Funeste est le « Chant de l’épée », poème de douleur et d’orgueil ;
Errant et délaissé, je vais consumer mes années.
Feuilles jaunes, encore battues par vent et pluie ;
Maisons de plaisir, toujours résonnant de flûtes et de cordes.
Les amis nouveaux sont brisés par la vulgarité du temps ;
Les anciennes affections, séparées par la malchance.
Mon cœur se brise, pensant au vin de Xinfeng —
Pour noyer ce chagrin, combien faudrait-il de jarres ?
Poème chinois
「风雨」
李商隐
凄凉宝剑篇,羁泊欲穷年。
黄叶仍风雨,青楼自管弦。
新知遭薄俗,旧好隔良缘。
心断新丰酒,销愁斗几千。
Explication du poème
Ce poème est représentatif de la période d'errance de Li Shangyin dans la quarantaine, composé vers l'automne 848 (2ᵉ année de l'ère Dazhong). À cette époque, le poète, circulant entre divers quartiers généraux (mufu) de gouverneurs militaires, venait de vivre le décès de son beau-père Wang Maoyuan et l'effondrement de son soutien politique. Pris en étau dans la lutte des factions Niu et Li, il était plongé dans un état d'existence de « contrainte et errance promis à durer des années ». Le poème montre la conscience lucide qu'avait le poète de son propre destin : le décalage éternel entre le talent et les circonstances, la contradiction aiguë entre l'individu et son époque. L'autométaphore du « triste Chant de l'Épée » est à la fois une admiration nostalgique pour le reflet historique de Guo Zhen, qui sous les premiers Tang, avec son Chant de l'Épée ancienne, avait trouvé un souverain éclairé, et une douloureuse constatation du dysfonctionnement du mécanisme d'évaluation des talents de son propre temps.
L'empire Tang entrait alors dans son déclin, des crises multiples s'entremêlant : corruption politique, séparatisme des gouverneurs militaires, pouvoir exclusif des eunuques. Les voies d'ascension pour les lettrés se rétrécissaient. L'errance de Li Shangyin n'était pas seulement géographique, mais aussi une suspension sur le plan des valeurs — « Les nouvelles connaissances subissent les mœurs légères » exprime la difficulté pour les hommes intègres de trouver leur place dans un environnement corrompu ; « Les anciennes amitiés sont séparées par de bonnes affinités » révèle la fragilité des relations humaines dans les luttes politiques. Cette double coupure faisait du poète la « feuille jaune » de son époque, flottant seule dans le vent et la pluie.
Premier distique : « 凄凉宝剑篇,羁泊欲穷年。 »
Qī liáng bǎo jiàn piān, jī bó yù qióng nián.
Triste Chant de l'Épée précieuse ;
Contraint et errant, promis à durer des années.
« Chant de l'Épée précieuse » fait allusion au Chant de l'Épée ancienne de Guo Zhen, poème qui avait valu à son auteur l'appréciation de l'impératrice Wu Zetian, devenant un modèle de rencontre entre lettré et souverain. En le faisant précéder de « Triste », Li Shangyin opère un renversement ingénieux de l'allusion : il transforme un texte historique symbolisant l'opportunité en une expression de l'état d'esprit présent, synonyme d'échec. Le mot « promis » (yù) dans « promis à durer des années » est particulièrement chargé de tension ; il n'exprime pas un souhait, mais un pronostic froid d'un avenir cruel — non pas la possibilité, mais la certitude d'errer jusqu'au terme de la vie. Cette lucidité désespérée est plus lourde qu'une simple plainte.
Second distique : « 黄叶仍风雨,青楼自管弦。 »
Huáng yè réng fēng yǔ, qīng lóu zì guǎn xián.
Les feuilles jaunes, encore vent et pluie ;
Les terrasses vertes, d'elles-mêmes, cordes et flûtes.
Ce distique juxtapose, par une technique de montage, deux mondes parallèles. Dans « Les feuilles jaunes, encore vent et pluie », le mot « encore » (réng) exprime la répétition et l'interminabilité de la souffrance — le vent et la pluie ne sont pas une rencontre fortuite, mais la norme ; la dérive n'est pas momentanée, mais continue. En contrepoint, « Les terrasses vertes, d'elles-mêmes, cordes et flûtes » : le mot « d'elles-mêmes » (zì) esquisse un système de plaisir auto-refermé, indifférent, voire inconscient, de la souffrance extérieure. Ces deux mondes sont physiquement proches, mais séparés par un abîme sur le plan des valeurs. Le poète se trouve dans le premier, contemplant le second ; ce sentiment de mise à l'écart de la prospérité constitue une dimension de critique sociale rare dans la poésie classique.
Troisième distique : « 新知遭薄俗,旧好隔良缘。 »
Xīn zhī zāo bó sú, jiù hǎo gé liáng yuán.
Les nouvelles connaissances subissent les mœurs légères ;
Les anciennes amitiés sont séparées par de bonnes affinités.
Ce distique révèle la double faillite des relations humaines dans un environnement hostile. « Les nouvelles connaissances subissent les mœurs légères » pointe vers l'échec de la connexion horizontale : dans les « mœurs légères » (bó sú, mœurs superficielles et corrompues), une relation sincère est difficile à établir ou maintenir. « Les anciennes amitiés sont séparées par de bonnes affinités » pointe vers la rupture de la connexion longitudinale : l'amitié passée est rongée par le temps et les circonstances (« bonnes affinités » désignant de bonnes conditions de rencontre). Le poète est pris dans un vide social sans réponse, sans possibilité d'avancer ni de chemin de retour en arrière. Pour l'esprit du lettré, qui a besoin de la nourriture d'« âmes sœurs », c'est une forme d'exil spirituel.
Dernier distique : « 心断新丰酒,销愁斗几千。 »
Xīn duàn xīn fēng jiǔ, xiāo chóu dǒu jǐ qiān.
Le cœur brisé, le vin de Xinfeng ;
Dissiper le chagrin, combien de mesures, de milliers ?
Le dernier distique utilise une allusion pour la briser, dissipant ainsi le dernier recours spirituel. « Vin de Xinfeng » fait allusion à l'histoire de Ma Zhou qui, dans le dénuement, buvait seul à Xinfeng avant de gagner plus tard l'appréciation de l'empereur Taizong — un récit classique d'auto-apaisement pour les lettrés. Mais les deux mots « cœur brisé » (xīn duàn) nient radicalement cette attente : il ne s'agit pas d'anxiété dans l'attente, mais de la rupture de l'espoir lui-même. La question rhétorique « combien de mesures, de milliers ? place sous un examen rationnel l'acte traditionnel de « noyer le chagrin dans le vin » : si le chagrin est comme la mer, comment le mesurer avec du vin ? Cette mise en doute des modes d'auto-apaisement élève le poème au-delà de la plainte ordinaire pour en faire un questionnement philosophique sur le dilemme fondamental des issues spirituelles du lettré.
Lecture globale
C'est un poème de déconstruction de l'espoir. Dans ce poème, Li Shangyin démonte systématiquement les piliers spirituels sur lesquels vivent les lettrés : le premier distique déconstruit la répétabilité des opportunités historiques (la chance de Guo Zhen n'est pas reproductible), le second déconstruit l'illusion de la justice sociale (souffrance et plaisir coexistent sans contradiction), le troisième déconstruit la fiabilité des liens humains (nouvelles et anciennes connaissances sont toutes deux peu sûres), le dernier déconstruit l'efficacité des réconforts traditionnels (le vin ne peut dissiper le chagrin). Cette déconstruction progressive, couche après couche, donne au poème une acuité de dissection intellectuelle.
Le poème présente structurellement une symétrie désespérée : les premier et dernier distiques se concentrent sur la relation de l'individu avec l'histoire et avec soi-même (Chant de l'Épée / vin de Xinfeng) ; les distiques du milieu se concentrent sur la relation de l'individu avec la société et avec autrui (feuilles jaunes / terrasses vertes ; nouvelles connaissances / anciennes amitiés). Cette structure suggère que le dilemme du poète est omnidirectionnel, sans angle mort — non seulement il ne trouve pas de place dans le monde extérieur, mais il ne trouve pas non plus d'issue dans le monde intérieur.
Il est à noter le caractère transcendant de l'image du « vent et de la pluie » dans le poème. Ce n'est pas seulement un phénomène naturel, mais la condensation de l'atmosphère de l'époque, l'incarnation de la pression du destin. Lorsque les feuilles jaunes dérivent dans le vent et la pluie, le vent et la pluie sont à la fois l'agent, l'arrière-plan, la norme, l'environnement d'existence inéluctable. Cette écriture qui immerge complètement le destin individuel dans le climat de l'époque fait de Vent et Pluie un échantillon concentré de l'histoire spirituelle des lettrés de la fin des Tang.
Spécificités stylistiques
- Usage critique des allusions : Des allusions porteuses d'espoir à l'origine, comme la rencontre de Guo Zhen ou l'épisode de Ma Zhou buvant, sont inversées par le poète pour devenir des miroirs reflétant la cruauté de la réalité. Cette façon d'utiliser les allusions ne recherche pas l'étalage de connaissances, mais la subversion de la pensée.
- Suspension de la valeur dans le contraste : Le contraste entre « feuilles jaunes » et « terrasses vertes » n'est pas une simple opposition richesse/pauvreté, mais l'incommensurabilité entre différents systèmes de valeurs. Le poète ne condamne pas le plaisir des terrasses vertes, il se contente de présenter leur caractère refermé sur elles-mêmes (« d'elles-mêmes »). Cette retenue de la plume n'en est que plus profonde.
- Retenue rationnelle de l'expression émotionnelle : Le poème est presque dépourvu de cris d'expression directe ; il passe par des formulations retenues comme « promis à durer des années », « encore vent et pluie », « d'elles-mêmes, cordes et flûtes », « subissent les mœurs légères », « séparées par de bonnes affinités », « combien de mesures, de milliers ? », faisant porter le poids de l'émotion par l'analyse rationnelle. Cela illustre la caractéristique des poèmes tardifs de Li Shangyin, où « la raison l'emporte sur le sentiment ».
Éclairages
Cette œuvre révèle la vérité cruelle de la relation entre le talent et l'époque : l'excellence personnelle ne garantit pas d'être reconnue par son temps, encore moins d'y être acceptée. La tragédie de Li Shangyin ne tient pas seulement au fait qu'il ait eu du talent sans trouver à l'employer, mais au fait qu'il ait eu la lucidité de reconnaître que cet « inemploi » n'était pas accidentel, mais un défaut systémique de l'époque qu'il vivait — les « mœurs légères » faisaient loi, les « bonnes affinités » étaient obstruées, tout le mécanisme social avait perdu sa capacité à identifier et nourrir le vrai talent.
La juxtaposition dans le poème de « Les feuilles jaunes, encore vent et pluie ; Les terrasses vertes, d'elles-mêmes, cordes et flûtes » pose une question éthique éternelle : lorsqu'une partie de la société dérive dans le vent et la pluie, la « prospérité et les plaisirs » de l'autre partie ont-ils une légitimité ? Li Shangyin ne donne pas de réponse simple, mais sa juxtaposition elle-même constitue une accusation silencieuse. L'enseignement pour toute époque est le suivant : une société saine ne peut tolérer une coupure durable entre son système d'évaluation des valeurs (cordes et flûtes des terrasses vertes) et l'état réel de la vie (feuilles jaunes dans le vent et la pluie).
Finalement, ce poème ne nous offre pas de réconfort, mais un courage lucide — affronter la possibilité du destin d'être « contraint et errant, promis à durer des années », et, après que le « cœur [est] brisé », écrire encore le « Chant de l'Épée ». Cet acte même de maintenir l'écriture spirituelle dans l'impasse est peut-être la dernière manière de résister au « vent et à la pluie » : nous pouvons être délaissés par notre temps, mais nous ne devrions pas nous annuler nous-mêmes ; nous pouvons user nos années dans l'errance, mais non dissoudre le sens dans le silence. En ce sens, Vent et Pluie n'est pas seulement une complainte, mais une déclaration spirituelle de persévérance dans la création au milieu d'un désert de valeurs.
À propos du poète

Li Shangyin (李商隐), oriundo de la ciudad de Jiaozuo, provincia de Henan, 813 - 858 d. C., fue un joven en circunstancias extremadamente difíciles. En literatura, Li Shangyin fue un gran poeta de la Dinastía Tang Tardía, cuyos poemas estaban a la altura de los de Du Mu. Sus poemas estaban escritos en forma de canciones y poemas, atacando los males de la época, recitando historia y enviando despedidas a los amigos.