Vue printanière sous la pluie, depuis le passage couvert de Wang Wei

feng he sheng zhi cong peng lai xiang xing qing ge dao zhong liu chun yu zhong chun wang zhi zuo ying zhi
                La rivière Wei serpente, enceint l’ancien pays de Qin ;
Le mont Huang s’incline, jadis, vers les palais des Han.
Le carrosse impérial s’éloigne parmi les mille portes et les saules ;
Du passage élevé, on contemple, au retour, les fleurs des parcs.

Dans les nuées, la Cité impériale et ses deux tours-phénix ;
Sous la pluie, les arbres printaniers et les dix mille foyers.
C’est pour suivre le souffle du Yang, accomplir les rites de la saison,
Non pour le plaisir des yeux, que le Souverain se promène.

Poème chinois

「奉和圣制从蓬莱向兴庆阁道中留春雨中春望之作应制」
渭水自萦秦塞曲,黄山旧绕汉宫斜。
銮舆迥出千门柳,阁道回看上苑花。
云里帝城双凤阙,雨中春树万人家。
为乘阳气行时令,不是宸游玩物华。

王维

Explication du poème

Ce poème fut composé vers la fin de l'ère Kaiyuan ou au début de l'ère Tianbao de l'empereur Xuanzong des Tang. C'était l'apogée des Tang, le pays était prospère, et l'empereur se rendait souvent dans les palais et parcs de Chang'an au printemps. Cette pièce est une œuvre typique de circonstance commandée par l'empereur. Wang Wei, alors occupant un poste central important à la cour, accompagnait le cortège impérial. Confronté au thème imposé de louange impériale et à une perspective spécifique (la vue depuis la voie surélevée), le poète, avec sa capacité exceptionnelle à composer l'espace et sa profonde conscience historique et culturelle, éleva une simple excursion printanière impériale en un vaste panorama de l'empire, aux significations multiples et à la portée grandiose, glissant avec subtilité des conseils, atteignant le sommet de l'art de ce type de poésie.

Premier couplet : 渭水自萦秦塞曲,黄山旧绕汉宫斜。
Wèi shuǐ zì yíng Qín sāi qū, Huáng shān jiù rǎo Hàn gōng xiá.
La rivière Wei, d'elle-même, serpente et ceint les passes des Qin ; / Le mont Huang, de tout temps, oblique, enlace les palais des Han.

Le début s'ouvre sur une vision géographique et historique grandiose, établissant le ton majestueux et solennel du poème. Le poète ne décrit pas un premier plan proche, mais porte son regard vers les montagnes et rivières emblématiques aux alentours de Chang'an. « La rivière Wei » et « le mont Huang » sont des repères géographiques naturels de la capitale impériale ; « les passes des Qin » et « les palais des Han » y superposent une profondeur historique considérable. Les expressions « d'elle-même » (自萦) et « de tout temps » (旧绕) confèrent aux montagnes et aux fleuves un sentiment d'éternité qui transcende le temps, comme si la Wei et le Huang avaient ainsi protégé depuis toujours les fondations dynastiques, plaçant d'emblée le « regard printanier » actuel dans une longue séquence historique.

Deuxième couplet : 銮舆迥出千门柳,阁道回看上苑花。
luán yú jiǒng chū qiān mén liǔ, gé dào huí kàn shàng yuàn huā.
Le carrosse impérial, au loin, émerge des saules des mille portes ; / Depuis la voie surélevée, en se retournant, on voit les fleurs du parc supérieur.

Le regard passe du lointain au proche, du statique au dynamique, se concentrant sur le sujet de ce regard printanier : le cortège impérial et sa progression. « Émerge au loin » (迥出) décrit la majesté et le mouvement de l'escorte sortant sinueusement du profond palais ; « les saules des mille portes » indique à la fois la saison printanière et, par le nombre « mille », évoque la profondeur de l'enceinte palatiale. « En se retournant, on voit » (回看) est une action et un changement de perspective ; regarder en arrière depuis la progression, les fleurs printanières du « parc supérieur » (上苑, le parc de chasse impérial) deviennent un fond éclatant. Ce couplet intègre habilement la sortie de l'empereur (« émerge ») et l'acte du « regard printanier » (« voit »).

Troisième couplet : 云里帝城双凤阙,雨中春树万人家。
yún lǐ dì chéng shuāng fèng què, yǔ zhōng chūn shù wàn rén jiā.
Dans les nuages, la Cité impériale, les deux pavillons-phénix ; / Sous la pluie, les arbres de printemps, les dix mille foyers.

Ce couplet est l'œil du poème, constituant un panorama vertical et monumental de l'âge d'or. « Dans les nuages, la Cité impériale, les deux pavillons-phénix » est une vue vers le haut, évoquant la sublimité et le mystère des palais impériaux, comme au ciel ; « Sous la pluie, les arbres de printemps, les dix mille foyers » est une vue plongeante, dépeignant la prospérité et la paix de la vie populaire, répandue sur terre. L'un en haut, l'autre en bas ; l'un élevé, l'autre bas ; l'un impérial, l'autre civil, ils s'harmonisent et se construisent ensemble dans la même scène, sous l'atmosphère unificatrice de « dans les nuages » et de « sous la pluie ». La perfection de l'antithèse, la splendeur des images, l'ampleur de la vision en font une scène emblématique de la poésie de l'âge d'or des Tang.

Quatrième couplet : 为乘阳气行时令,不是宸游玩物华。
wèi chéng yáng qì xíng shí lìng, bú shì chén yóu wán wù huá.
C'est pour suivre le souffle yang et accomplir les rites saisonniers, / Non pour une promenade impériale, jouir de l'éclat des choses.

La conclusion expose le thème, revenant à la fonction de louange impériale propre à la poésie de circonstance. Mais l'expression de Wang Wei est très ingénieuse : il justifie cette excursion printanière par le concept politique confucéen de « suivre le souffle yang et accomplir les rites saisonniers » (乘阳气行时令), élevant ainsi la « promenade impériale » (宸游) récréative à la hauteur politique de « se conformer au Ciel et suivre les temps ». « Non pour une promenade impériale, jouir de l'éclat des choses » semble nier le plaisir de l'excursion, mais c'est en réalité une affirmation à un niveau supérieur – affirmer la justesse politique et la valeur exemplaire de l'action de l'empereur. Ce couplet remplit parfaitement le devoir de la poésie de circonstance, tout en reflétant avec retenue la position de ministre confucéen du poète, qui « loue sans oublier d'avertir ».

Lecture globale

Ce poème est un modèle de l'application par Wang Wei des méthodes picturales de la « perspective à points multiples » (散点透视) et de la « composition en profondeur » (深远构图) à la poésie. Le poème entier prend le « regard printanier depuis la voie surélevée » comme point de vue de base, construisant trois niveaux de vues magnifiques : le premier couplet est la préparation d'un lointain historique et géographique (Wei, Huang, passes Qin, palais Han) ; le deuxième couplet est la narration d'un plan moyen du cortège impérial (sortie du carrosse, regard sur le parc) ; le troisième couplet est la présentation macroscopique du panorama de la capitale (pavillons-phénix dans les nuages, dix mille foyers sous la pluie) ; le quatrième couplet est l'illumination sublimant le thème (suivre le yang, non pour jouir). Les quatre couplets sont comme un long rouleau qui se déroule progressivement, où temps et espace s'entrecroisent, réalité et imaginaire se répondent. Tout en célébrant la prospérité de l'empire et la majesté impériale, le poème contient aussi implicitement l'attente d'un idéal politique confucéen où le souverain doit gouverner avec diligence, chérir le peuple et se conformer aux temps. Le ton est digne et élégant, la signification profonde et durable.

Spécificités stylistiques

  • Multidimensionnalité et sens de l'ordre dans la composition spatiale : Le traitement de l'espace est extrêmement ingénieux, des montagnes et rivières hors de la ville aux palais et parcs dans la ville, du cortège au sol à la voie surélevée en l'air, des pavillons-phénix dans les nuages aux foyers sous la pluie, le point de vue varie en hauteur, les plans picturaux sont riches, mais tout est ordonné par la ligne directrice du « regard printanier », manifestant une forte conscience de la composition picturale.
  • Superposition temporelle de l'histoire et de la réalité : La juxtaposition de « passes des Qin », « palais des Han » avec « Cité impériale », « dix mille foyers » fait porter à la splendeur actuelle de Chang'an le poids profond de l'histoire, renforçant la profondeur spatio-temporelle et la gravité culturelle du poème.
  • Perfection de l'antithèse et grandeur de la vision : L'antithèse des deux couplets du milieu est extrêmement rigoureuse, particulièrement le couplet « Dans les nuages… Sous la pluie… », qui présente non seulement un parallélisme littéral, mais aussi une mise en contraste et une complémentarité multiples au niveau des images (nuages/pluie, Cité impériale/arbres de printemps, pavillons-phénix/dix mille foyers), alliant rigueur et fluidité, délicatesse et ampleur, manifestant pleinement la vision de l'âge d'or des Tang.
  • Ennoblissement et approfondissement du thème de circonstance : Le poète associe habilement la simple louange d'une promenade printanière à la philosophie politique confucéenne de « suivre le souffle yang et accomplir les rites saisonniers », faisant ainsi dépasser au poème la flatterie et lui donnant un contenu politico-moral et un style élégant et solennel, reflétant l'érudition et la sagacité d'un haut fonctionnaire lettré.

Éclairages

Cette œuvre montre la capacité de Wang Wei, en tant que « grande plume de la cour », à traiter une création sur commande et à l'élever en un modèle artistique. Elle nous révèle que, même dans un sujet et un format contraints, un véritable artiste peut, grâce à une culture profonde, une grande maîtrise technique et une vision intellectuelle pénétrante, créer une œuvre au cadre grandiose et aux significations riches.

Dans un contexte contemporain, ce poème nous montre que la représentation d'une scène de prospérité d'une époque (« Sous la pluie, les arbres de printemps, les dix mille foyers »), si elle peut être placée dans le long fleuve de l'histoire (« La rivière Wei, d'elle-même, serpente et ceint les passes des Qin ») et dans un idéal élevé (« C'est pour suivre le souffle yang et accomplir les rites saisonniers »), peut acquérir un pouvoir durable qui transcende son époque. Il nous rappelle que, quelle que soit la forme de création, l'ampleur, la profondeur et la quête de transcendance restent les clés déterminant sa valeur artistique. Ce poème de Wang Wei, précisément par son état suprême où « la pensée s'accorde au paysage » (思与境偕), a transformé une promenade printanière impériale vieille de mille ans en un souvenir culturel éternel.

À propos du poète

Wang Wei

Wang Wei (王维), 701 - 761 après J.-C., était originaire de Yuncheng, dans la province de Shanxi. Ses poèmes de paysages et d'idylles, aux images d'une grande portée et aux significations mystérieuses, ont été largement appréciés par les lecteurs des générations suivantes, mais Wang Wei n'est jamais vraiment devenu un homme de paysages et d'idylles.

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