Les singes hurlent haut avec le vent rapide ;
Les oiseaux tournoient au-dessus de l’eau limpide.
Feuilles sur feuilles tombent jusqu’à la lisière ;
Ondes par ondes roule la grande rivière.
Loin des miens en automne, je répands des pleurs ;
Malade et vieux, je monte seul à la hauteur.
Les soucis ont mis du givre sur mes cheveux ;
Écrasé, je renonce au vin peu savoureux.
Poème chinois
「登高」
杜甫
风急天高猿啸哀,渚清沙白鸟飞回。
无边落木萧萧下,不尽长江滚滚来。
万里悲秋常作客,百年多病独登台。
艰难苦恨繁霜鬓,潦倒新停浊酒杯。
Explication du poème
Ce poème fut composé à l’automne 767, sous le règne de l’empereur Daizong des Tang, alors que Du Fu vivait en exil à Kuizhou (actuel Fengjie, Chongqing). À cette époque, bien que la révolte d’An Lushan fût réprimée, la dynastie Tang, gravement affaiblie, voyait les gouverneurs militaires s’émanciper et les incursions tibétaines se succéder sans fin ; la gloire de l’âge d’or s’était depuis longtemps évanouie. Depuis qu’il avait abandonné sa charge en 759 pour se diriger vers l’ouest, le poète avait erré à travers le Qin, le Long et le Shu, et près de dix années d’errance s’étaient écoulées jusqu’à ce moment. Kuizhou, situé au carrefour stratégique des Trois Gorges du Yangtsé, avec ses montagnes et rivières escarpées et son atmosphère automnale austère, offrait un paysage qui s’accordait profondément avec l’état d’âme du poète vieillissant.
Cette année-là, pour le Double Neuf, Du Fu monta seul sur une haute terrasse hors des murs de la ville de Baidi. Cette fête aurait dû être un moment de rassemblement familial et amical, de port de cornouiller et de consommation de vin, mais le poète se trouvait seul face au fleuve Yangtsé impétueux et aux montagnes automnales infinies. Âgé alors de cinquante-six ans, il souffrait de multiples maladies – pulmonaires, rhumatismes, surdité –, avait perdu la moitié de ses dents et était paralysé du bras droit, entrant réellement dans le crépuscule de sa vie. Plus lourd encore était l’isolement et l’accablement spirituel – ses vieux amis disparus, aucun espoir de retour au pays, sa subsistance dépendant de l’aide des fonctionnaires locaux, au point de devoir superviser lui-même la culture de son verger et gérer des terres publiques pour nourrir sa famille. Pourtant, c’est précisément dans ces années de plus grande pénurie matérielle et de plus grand déclin physique que Du Fu atteignit le sommet de sa création poétique. Ascension est l’œuvre représentative de cette période. Elle fusionne le déclin de la vie individuelle avec la vastitude du temps et de l’espace historiques, n’étant pas seulement l’élégie d’un seul poète, mais aussi la radiographie spirituelle d’une époque.
Premier couplet : 风急天高猿啸哀,渚清沙白鸟飞回。
fēng jí tiān gāo yuán xiào āi, zhǔ qīng shā bái niǎo fēi huí.
Vent pressant, ciel haut, cris de singes, plaintifs ; îlot limpide, sable blanc, oiseaux volent, tournoient.
Le vent d’automne se fait de plus en plus pressant, le ciel paraît exceptionnellement haut et lointain, des vallées montent les cris plaintifs des singes ; les îlots au milieu du fleuve sont d’une clarté transparente, le sable de la rive d’une blancheur immaculée, les oiseaux tournoient difficilement dans le vent, cherchant un refuge.
Dès l’ouverture, sensations tactiles, visuelles et auditives s’entremêlent pour dépeindre l’atmosphère générale, vigoureuse et glaciale, de l’automne dans les Trois Gorges. « Vent pressant, ciel haut » crée une sensation spatio-temporelle d’austérité et de solitude entre ciel et terre ; les longs cris plaintifs des singes ajoutent à l’impression de désolation. Le pinceau se tourne vers « îlot limpide, sable blanc », des couleurs froides, une image claire mais sans chaleur ; les oiseaux, indécis dans leur vol, semblent suggérer la situation d’errance sans soutien et l’avenir incertain du poète. Le paysage est déjà imprégné d’une tonalité émotionnelle intense.
Deuxième couplet : 无边落木萧萧下,不尽长江滚滚来。
wú biān luò mù xiāo xiāo xià, bù jìn cháng jiāng gǔn gǔn lái.
Sans limite, feuilles tombent, bruissent, descendent ; inépuisable, Long Fleuve, roule, déferle, vient.
Portant son regard au loin, des forêts sans limite laissent leurs feuilles voleter dans le vent d’automne, bruissant, une atmosphère de déclin ; les eaux impétueuses et inépuisables du Yangtsé viennent déferlant de l’horizon, s’en vont tumultueuses vers l’autre, sans fin.
Le poète élargit sa vision à une dimension spatio-temporelle plus vaste. « Feuilles tombent sans limite » décrit non seulement l’abondance des feuilles tombées, l’étendue de la scène, mais utilise aussi l’onomatopée « bruissent » pour transmettre le son collectif et triste de la vie qui se fane ; « Long Fleuve inépuisable » dépeint le spectacle grandiose des eaux tumultueuses, éternellement les mêmes, suggérant métaphoriquement l’éternité du temps et l’implacabilité de l’histoire. Deux vers, l’un vers le bas, l’autre vers le haut, l’un de déclin, l’autre de flux, dans un immense contraste naturel, abritent les profonds sentiments du poète sur la brièveté de la vie et la vicissitude des affaires humaines.
Troisième couplet : 万里悲秋常作客,百年多病独登台。
wàn lǐ bēi qiū cháng zuò kè, bǎi nián duō bìng dú dēng tái.
Dix mille lieues, triste automne, toujours être hôte ; cent années, nombreuses maladies, seul, monter sur la terrasse.
En cet automne attristant, se remémorant une vie d’errance, loin de sa terre natale, demeurant toujours hôte en pays étranger ; maintenant âgé, le corps déclinant, accablé de maladies, il ne peut que monter seul sur cette haute terrasse pour contempler au loin.
Des spectacles naturels grandioses, on passe à l’évocation concentrée de son propre destin. « Dix mille lieues » exprime à l’extrême, spatialement, l’éloignement de l’errance ; « cent années » résume, temporellement, la vieillesse de la vie ; « toujours être hôte » dit toute la normalité des déplacements et de l’instabilité ; « seul, monter sur la terrasse » décrit la situation actuelle d’isolement sans soutien. Ce couplet condense les chagrins d’une vie d’exil, la douleur de la solitude et la tristesse du crépuscule de la vie. Le langage est extrêmement concis, mais l’émotion est d’une densité immense.
Quatrième couplet : 艰难苦恨繁霜鬓,潦倒新停浊酒杯。
jiān nán kǔ hèn fán shuāng bìn, liáo dǎo xīn tíng zhuó jiǔ bēi.
Difficultés, amères regrets, givre abondant aux tempes ; déchéance, récemment cessé, coupe de vin trouble.
Une vie traversant les difficultés des affaires humaines, l’amertume et le regret accumulés dans le cœur ont depuis longtemps fait foisonner mes cheveux blancs aux tempes, tel un givre épais ; devant mes yeux, la vie dans la déchéance, le corps et l’esprit épuisés, dernièrement, j’ai dû cesser même cette coupe de vin trouble qui me servait à dissiper le chagrin.
La conclusion revient à l’exposé direct de la détresse présente. « Givre abondant aux tempes » est la trace extérieure laissée par l’érosion conjointe des années et des soucis ; « récemment cessé, coupe de vin trouble » montre que le poète a même perdu le bref réconfort d’oublier momentanément la tristesse dans le vin, la douleur et le chagrin sont tombés dans l’impasse de l’inexprimable. L’émotion du dernier couplet est d’une tristesse extrême, fusionnant l’affliction du sort personnel et le poids des souffrances de l’époque, s’arrêtant brusquement, laissant une douleur infinie.
Lecture globale
Ce poème est salué comme le « sommet du qīlǜ (poème régulier à sept caractères) », atteignant la perfection par son « atmosphère imposante, son émotion grave et concentrée, son langage d’une concision extrême ». La structure de l’ensemble est rigoureuse, les quatre couplets correspondent respectivement au « paysage sous les yeux – image du ciel et de la terre – sentiment du vécu – lamentation sur la vie », allant de l’extérieur vers l’intérieur, de l’objet au moi, progressant par couches jusqu’à l’éruption de la tristesse et de l’émotion. Le poète fusionne complètement les couleurs automnales de Kuizhou et son propre destin, faisant de l’automne naturel le symbole de l’automne de la vie et de l’automne de l’époque, présentant un vaste tableau où l’individu coexiste avec l’histoire.
Spécificités stylistiques
- Unité élevée de la scène et de l’émotion, atmosphère profonde et vaste : Les éléments du paysage dans le poème sont tous teintés de la couleur émotionnelle intense du poète, formant l’état de fusion parfaite où « tout langage de paysage est langage d’émotion ».
- Parallélisme précis mais souffle fluide : Les quatre couplets sont tous parallèles, mais sans l’écueil de la rigidité. « Vent pressant » s’oppose à « îlot limpide », « sans limite » à « inépuisable », « dix mille lieues » à « cent années », « difficultés » à « déchéance », d’une rigueur qui montre un mouvement d’agitation, correspondant aux fluctuations de l’émotion poétique.
- Langage concis, capacité d’expression immense : Par exemple, le couplet « Dix mille lieues, triste automne, toujours être hôte ; cent années, nombreuses maladies, seul, monter sur la terrasse ». Le lettré Song Luo Dajing disait qu’« entre ces quatorze caractères, sont contenus huit significations », montrant la maîtrise de Du Fu dans le travail des mots et des vers.
- Correspondance de la sonorité et de l’émotion : Le poème utilise beaucoup de mots à finale occlusive (entrant) et des répétitions, comme « pressant », « blanc », « bruissent », « déferle ». Le ton est âpre, le rythme grave et concentré, s’accordant parfaitement avec l’émotion de tristesse et d’indignation du poème.
Éclairages
Ce poète nous montre que, même dans la situation difficile de « difficultés en tous lieux » et au « crépuscule » de la vie personnelle, son regard peut encore dépasser les joies et peines immédiates des « fleurs près du haut pavillon » pour se porter vers la grandeur de « couleurs printanières de la Rivière Brodée viennent des confins du ciel et de la terre » et la profondeur de « nuages flottants du Mont de Jade se transforment, passés et présents ». Ce que Du Fu révèle dans le poème n’est pas seulement la foi inébranlable dans le destin national (« la cour, comme l’Étoile Polaire, à la fin ne changera pas »), mais plus encore une vision grandiose qui consiste à se placer soi-même dans le long fleuve de l’histoire et l’ordre cosmique pour examiner la réalité et assumer ses responsabilités.
L’enseignement de ce poème réside en ceci : face à la pression de l’époque et aux limites de l’individu, la plus haute posture spirituelle n’est pas de sombrer dans la lamentation, mais, après avoir clairement reconnu les difficultés de la réalité, de maintenir la foi en des valeurs éternelles (comme l’intégrité du pays et de la famille, la Voie droite parmi les hommes), et de forger ses propres expériences et sentiments en une réflexion profonde sur la trajectoire de l’histoire et le destin de la civilisation. Même si finalement on ne peut que « se contenter de chanter le “Liangfu” », cette persévérance même, dans l’adversité, à ne pas cesser de penser, de renoncer à écrire, d’éteindre le souci, constitue déjà une force spirituelle pour résister au néant et transcender le chaos. Par sa posture de monter et de contempler au loin, Du Fu a gravé pour nous un exemple éternel de la manière, dans un monde en émoi, d’apaiser l’âme et de porter ses responsabilités.
Traducteur de poésie
Xu Yuanchong(许渊冲)
À propos du poète

Du Fu (杜甫), 712 - 770 après J.-C., originaire de Xiangfan, dans la province de Hubei, est un grand poète réaliste de l'histoire chinoise. Du Fu a eu une vie difficile, et sa vie de troubles et de déplacements lui a fait ressentir les difficultés des masses, de sorte que ses poèmes étaient toujours étroitement liés aux événements actuels, reflétant la vie sociale de l'époque d'une manière plus complète, avec des pensées profondes et un horizon élargi.