Jeunes gens des dix provinces, au cœur de l'hiver,
Leur sang a fait du marais de Chentao une eau rouge.
Le champ de bataille est vaste, le ciel clair, plus un bruit de combat :
Quarante mille braves sont morts le même jour.
Les hordes barbares reviennent, leurs flèches lavées de sang,
Et chantent encore leurs chants barbares, buvant dans la ville.
Les citadins détournent le visage, pleurant vers le nord,
Nuit et jour, espérant toujours l'arrivée de l'armée impériale.
Poème chinois
「悲陈陶」
杜甫
孟冬十郡良家子,血作陈陶泽中水。
野旷天清无战声,四万义军同日死。
群胡归来血洗箭,仍唱胡歌饮都市。
都人回面向北啼,日夜更望官军至。
Explication du poème
Ce poème fut composé en hiver 756, alors que Du Fu était retenu à Chang'an, occupée par les troupes rebelles d'An Lushan. En octobre de cette année, le premier ministre Fang Guan mena les troupes Tang dans une bataille féroce contre les rebelles à Chentao Xie (à l'est de l'actuel Xianyang, Shaanxi). Utilisant des tactiques de combat anciennes (chars de guerre), il subit une défaite désastreuse face aux attaques au feu, et plus de quarante mille soldats périrent en un seul jour. À la nouvelle parvenue à Chang'an, Du Fu, empli de douleur et d'indignation, utilisa la poésie comme chronique pour enregistrer cette catastrophe et les réactions à l'arrière. Le titre est aussi La Complainte de Chentao Xie.
Premier couplet : « 孟冬十郡良家子,血作陈陶泽中水。 »
En ce début d'hiver, les bons fils de dix commanderies, Leur sang forma l'eau du marais de Chentao.
L'ouverture est directe comme une chronique historique, précisant le temps (début d'hiver), l'identité (bons fils) et l'issue (sang formant l'eau du marais). « Dix commanderies » désigne la région de Longyou, montrant l'étendue du recrutement ; « bons fils » souligne que ces soldats étaient d'humbles civils, rendant leur sacrifice encore plus innocent et douloureux. Le second vers, par une métaphore effrayante, transforme l'abstraction sanglante en une image concrète — le sang se mêlant à l'eau du marais — exprimant non seulement le nombre des morts, mais donnant aussi à la nature une teinte pathétique, établissant le ton sanglant du poème.
Deuxième couplet : « 野旷天清无战声,四万义军同日死。 »
Champ vaste, ciel clair, plus un bruit de combat ; Quarante mille hommes droits, morts le même jour.
Ce couplet utilise un silence extrême pour contraster avec une férocité extrême. Après le massacre, le champ de bataille tombe dans un calme de mort ; « plus un bruit de combat » est saisissant, suggérant qu'il n'y a plus de vie pour combattre. Le second vers, par le nombre précis « quarante mille » et la brièveté de « morts le même jour », crée une force documentaire et un impact émotionnel rares en poésie, comme une inscription sur stèle. Ici, le nombre n'est pas une statistique, mais une quantification historique douloureuse, chaque unité étant une vie brutalement interrompue.
Troisième couplet : « 群胡归来血洗箭,仍唱胡歌饮都市。 »
La horde des barbares revient, le sang lave ses flèches ; Elle chante encore des chants barbares, boit dans la capitale.
Le point de vue passe du champ de bataille à la capitale occupée. Le détail des barbares « lavant leurs flèches avec le sang » exhibe froidement le massacre ; « chanter des chants barbares, boire dans la capitale » grave dans l'os leur sauvagerie et leur arrogance. Au cœur de l'empire Tang, à Chang'an, les conquérants font la fête selon leurs rites, l'ordre culturel et du pouvoir est totalement renversé. Le vacarme de ce couplet contraste violemment avec le silence du précédent ; la double stimulation visuelle et auditive renforce le sentiment de honte nationale.
Quatrième couplet : « 都人回面向北啼,日夜更望官军至。 »
Les gens de la capitale, se détournant, pleurent vers le nord ; Nuit et jour, ils espèrent plus encore l'arrivée de l'armée impériale.
L'objectif se fixe enfin sur les victimes — le peuple. « Se détournant, pleurent vers le nord » (la direction du champ de bataille et de la cour en exil) est une posture typique de désespoir, de loyauté et d'espoir ; « Nuit et jour, ils espèrent plus encore » exprime la longue agonie de l'attente. Les pleurs du peuple s'opposent aux chants des barbares dans le poème, et le faible espoir de « l'arrivée de l'armée impériale » est la seule torche spirituelle dans cette ère ténébreuse, soutenant le fond du poème, triste mais non défaitiste.
Analyse globale
Ceci est une œuvre exemplaire de l'esprit de « poésie-histoire » de Du Fu. Ce n'est pas une évocation du passé ou un lyrisme à distance sûre, mais un croquis poétique, quasi journalistique, d'une tragédie historique venant de se produire, du point de vue d'un « présent ».
La structure est comme une tragédie en quatre actes condensée : Acte I (1er couplet) : Présente l'horreur, établit le ton sanglant ; Acte II (2ème couplet) : Se concentre sur le champ de bataille silencieux, dresse le décompte des morts ; Acte III (3ème couplet) : Passe à l'euphorie des conquérants, crée une tension émotionnelle ; Acte IV (4ème couplet) : S'achève sur les pleurs et l'espoir du peuple, laissant une attente inachevée. Les quatre scènes progressent, la logique est serrée, l'émotion va de l'indignation et la douleur à l'humiliation, pour finalement aboutir à un espoir tenace.
La profondeur de Du Fu réside dans le fait qu'il n'enregistre pas seulement l'événement, mais révèle les réactions humaines à plusieurs niveaux et la psychologie sociale complexe qu'il engendre. Le poème contient les « bons fils » morts pour la patrie, les « barbares » arrogants et sauvages, le « peuple de la capitale » souffrant et espérant, et le poète lui-même est cet observateur et porte-parole qui enregistre froidement, mais insuffle toute sa compassion dans chaque mot.
Caractéristiques stylistiques
- Unité de la qualité documentaire épique et du lyrisme : Temps, lieu, nombre sont précis comme un rapport de bataille, mais des images comme « sang formant l'eau », « plus un bruit de combat », « pleurer vers le nord » sont pleines d'une forte couleur lyrique, réalisant une fusion parfaite de la vérité de l'« histoire » et du pouvoir émotionnel de la « poésie ».
- Usage ultime de l'art du contraste : Le calme naturel du « champ vaste, ciel clair » contraste avec la tragédie humaine des « quarante mille morts le même jour » ; l'« euphorie » chantante et buveuse des barbares s'oppose aux « pleurs et espoirs » silencieux du peuple. Les contrastes approfondissent les niveaux et la force de la tragédie.
- Verbes et images sobres et précis : « Former », « laver », « chanter », « boire », « pleurer », « espérer » — verbes concis mais très expressifs. « Eau de sang », « plus de bruit de combat », « chants barbares », « pleurs vers le nord » deviennent des symboles marquants de la mémoire collective de la révolte d'An Lushan.
- Changement de perspective narrative : La perspective passe du panorama du champ de bataille (1er et 2ème couplets) aux rues de Chang'an (3ème couplet), puis se concentre sur un plan serré du peuple (4ème couplet), comme un travelling cinématographique, guidant le lecteur pour ressentir de façon immersive l'impact complet de la catastrophe.
Réflexions
Cette œuvre nous montre que la vraie poésie de guerre tire sa force non de la célébration de la victoire, mais de la mémoire de la souffrance et de la protection de l'humanité. Du Fu donne sa compassion sans réserve aux « hommes droits » défaits et au « peuple de la capitale » impuissant ; sa plume est une balance qui pèse le poids de la vie et de la dignité, non le simple succès ou l'échec.
Ce poème nous avertit : la tragédie historique est d'abord la tragédie de vies individuelles ; la blessure nationale finit par se manifester dans les pleurs et les espoirs d'innombrables personnes spécifiques. Le trait de Du Fu, « Nuit et jour, ils espèrent plus encore l'arrivée de l'armée impériale », n'est pas seulement l'attente d'un secours, mais le désir du retour de l'ordre, de la justice et d'une vie civilisée. Dans toute époque de valeurs renversées et de souffrance diffuse, cet « espoir » tenace qui s'élève du cœur du peuple est en soi une force de résistance.
Il rappelle à tout chroniqueur et penseur de chaque époque : face à un traumatisme collectif, la plus haute mission de la littérature est peut-être de donner une direction à ces pleurs silencieux, et de préserver une lueur à ces espoirs obscurcis.
À propos du poète

Du Fu (杜甫), 712 - 770 après J.-C., originaire de Xiangfan, dans la province de Hubei, est un grand poète réaliste de l'histoire chinoise. Du Fu a eu une vie difficile, et sa vie de troubles et de déplacements lui a fait ressentir les difficultés des masses, de sorte que ses poèmes étaient toujours étroitement liés aux événements actuels, reflétant la vie sociale de l'époque d'une manière plus complète, avec des pensées profondes et un horizon élargi.