Le chant du vieillard qui ramasse le jade de Li He

lao fu cai yu ge
    Ramasser le jade, ramasser le jade, il faut le jade d’eau verte.
Le tailler en épingle à cheveux, pour le seul plaisir des yeux.
Le vieillard a faim, a froid, le dragon en est triste.
L’eau de la Rivière Bleue, son souffle, n’est plus clair, plus pure.
Nuit de pluie, sur la crête, il mange des noisettes sauvages.
Le sang à la bouche du coucou, c’est la larme du vieillard.
L’eau de la Rivière Bleue a pris en haine les vivants.
Morts depuis mille ans, ils en veulent encore à l’eau.
Vent dans les pins sur la pente, pluie qui hurle.
Au pied de la source, corde suspendue, verte, qui ondule.
Dans le hameau froid, la maison blanche, il pense à son enfant chéri.
Sur les vieilles marches de pierre, l’herbe « intestins suspendus ».

Poème chinois

「老夫采玉歌」
采玉采玉须水碧,琢作步摇徒好色。
老夫饥寒龙为愁,蓝溪水气无清白。
夜雨冈头食蓁子,杜鹃口血老夫泪。
蓝溪之水厌生人,身死千年恨溪水。
斜山柏风雨如啸,泉脚挂绳青袅袅。
村寒白屋念娇婴,古台石磴悬肠草。

李贺

Explication du poème

À l'ouest du district de Lántián, se trouve une montagne nommée Mont Lántián, au pied de laquelle coule un ruisseau appelé Ruisseau Lán. Dans les eaux claires de ce ruisseau se cache une pierre précieuse nommée « jade d'eau », de couleur semblable à un étang profond, d'une texture comme du gel figé, un matériau de premier choix pour fabriquer les ornements capillaires « pas-balancés » des femmes nobles. Cependant, cette belle pierre est imprégnée du sang et des larmes des ramasseurs de jade. Sous les Táng, extraire le jade du Ruisseau Lán était une corvée imposée par la cour. Les ramasseurs, une corde attachée à la taille, se suspendaient aux falaises, plongeaient dans les eaux glaciales et perçantes du ruisseau, cherchant cette touche de jade vert entre les fissures des rochers. La moindre négligence, la corde cédait, l'homme tombait, son corps disparaissait sans laisser de traces. Le ruisseau engloutissait des vies chaque année, et chaque année, de nouveaux ramasseurs y étaient poussés. Le jade ainsi extrait était finalement taillé en « pas-balancés », épingles de jade, plantées dans les chignons des dames nobles, se balançant avec grâce.

Lorsque Lǐ Hè écrivit ce poème, c'était précisément durant les années Yuánhé. Lui-même vivait confiné à Cháng'ān, avait occupé trois ans le poste d'« officier des rites », s'occupant des tablettes ancestrales, dirigeant les cérémonies sacrificielles, fréquentant souvent esprits et sacrifices. Ce modeste poste lui permit d'être en contact avec la vie des gens du peuple, et lui donna aussi une sensibilité hors du commun aux souffrances humaines. Quand il entendit parler de la situation tragique des ramasseurs de jade du Ruisseau Lán, ce qui surgit dans son cœur n'était pas seulement de la compassion, mais aussi de la colère contre l'injustice sociale tout entière.

Cette œuvre naquit dans ce contexte. Ce « vieillard » « affamé et transi » du poème est le reflet de millions de ramasseurs de jade ; ce cri « mort depuis mille ans, il hait les eaux du ruisseau » est l'accusation d'un destin injuste ; et cet attachement « dans le village froid, la maison blanche, il pense au nourrisson chéri » donne à cette accusation une chaleur plus profonde — ce qui est le plus déchirant, ce n'est pas la mort elle-même, mais le moment avant de mourir, où le cœur pense encore à l'enfant affamé à la maison.

Premier distique : « 采玉采玉须水碧,琢作步摇徒好色。 »
Cǎi yù cǎi yù xū shuǐ bì, zhuó zuò bù yáo tú hào sè.
Ramasser le jade, ramasser le jade, il faut le jade d'eau vert ;
Taillé en pas-balancé, c'est seulement pour le plaisir des yeux.

L'attaque utilise la répétition « 采玉 » (ramasser le jade), lourde comme un chant de travail, plongeant directement le lecteur dans cette corvée quotidienne, annuelle. « 须水碧 » (il faut le jade d'eau vert) souligne la difficulté de l'extraction — il faut plonger dans l'eau, chercher cette teinte verte rare. Le vers suivant « 琢作步摇徒好色 » (Taillé en pas-balancé, c'est seulement pour le plaisir des yeux), avec le mot « 徒 » (seulement), perce comme une lame tous les faux-semblants : ce jade échangé contre des vies ne sert qu'à ajouter un « plaisir des yeux » superflu aux chignons des dames nobles. Le mot « 徒 » est le rejet total du poète envers cette corvée — le prix d'une vie, échangé contre un ornement de vanité ; le paiement en sang et larmes, pour un luxe inutile.

Deuxième distique : « 老夫饥寒龙为愁,蓝溪水气无清白。 »
Lǎo fū jī hán lóng wéi chóu, lán xī shuǐ qì wú qīng bái.
Le vieillard, faim et froid, le dragon en est affligé ;
Les brumes du Ruisseau Lán n'ont plus de clarté pure.

Ce distique passe de l'homme aux choses, projetant la souffrance sur l'ensemble de l'environnement. « 龙为愁 » (le dragon en est affligé) utilise une image mythique pour décrire la souffrance humaine — même le dragon légendaire s'afflige, incapable de supporter ce spectacle tragique. « 蓝溪水气无清白 » (Les brumes du Ruisseau Lán n'ont plus de clarté pure) est encore plus ingénieux : l'eau était claire, mais souillée par le sang et les larmes des ramasseurs ; le ruisseau était innocent, mais ayant supporté trop de morts, il a perdu sa pureté. Ces deux vers amplifient la souffrance individuelle en une tristesse du ciel et de la terre, approfondissant soudainement la force de la critique.

Troisième distique : « 夜雨冈头食蓁子,杜鹃口血老夫泪。 »
Yè yǔ gāng tóu shí zhēn zi, dù juān kǒu xuè lǎo fū lèi.
Sous la pluie nocturne, sur la crête, il mange des noisettes ;
Le sang du bec du coucou, ce sont les larmes du vieillard.

Ce distique épuise la situation misérable du vieillard à travers deux images. « 夜雨冈头 » (Sous la pluie nocturne, sur la crête) décrit son absence de domicile fixe, « 食蓁子 » (il mange des noisettes) décrit sa faim non rassasiée. Le vers suivant « 杜鹃口血老夫泪 » (Le sang du bec du coucou, ce sont les larmes du vieillard) intègre dans le poème l'allusion du coucou qui pleure du sang — le coucou pleure jusqu'au sang, c'est le comble de la lamentation ; et les larmes du vieillard sont comme ce sang du coucou. Ce vers fusionne l'homme et l'oiseau, unit la lamentation de la nature et les sanglots de l'homme, d'une intensité poignante.

Quatrième distique : « 蓝溪之水厌生人,身死千年恨溪水。 »
Lán xī zhī shuǐ yàn shēng rén, shēn sǐ qiān nián hèn xī shuǐ.
Les eaux du Ruisseau Lán détestent les vivants ;
Mort depuis mille ans, il hait les eaux du ruisseau.

Ce distique, d'un trait étrange et absolu, décrit la double indignation des vivants et des morts. « 蓝溪之水厌生人 » (Les eaux du Ruisseau Lán détestent les vivants) — les eaux du ruisseau sont sans sentiment, mais pour avoir englouti trop de vies, elles semblent avoir acquis une âme, se mettant à détester ces êtres vivants poussés dans ses bras. Le vers suivant « 身死千年恨溪水 » (Mort depuis mille ans, il hait les eaux du ruisseau) va encore plus loin : ceux qui sont morts, même depuis mille ans, leur haine continuera d'enserrer ces eaux. Cette « haine » est à la fois celle des morts et celle des vivants ; à la fois une haine concrète et une haine symbolique — ce n'est pas seulement le ruisseau qui est haï, mais le système qui pousse les hommes à la mort, l'époque qui considère la vie humaine comme de l'herbe à fouler.

Cinquième distique : « 斜山柏风雨如啸,泉脚挂绳青袅袅。 »
Xié shān bǎi fēng yǔ rú xiào, quán jiǎo guà shéng qīng niǎo niǎo.
Montagne penchée, cèdres, vent et pluie hurlent ;
Aux pieds de la source, une corde suspendue, verte et tremblante.

Ce distique, avec un style de description réaliste, décrit le danger extrême de l'extraction du jade. « 斜山柏风雨如啸 » (Montagne penchée, cèdres, vent et pluie hurlent) décrit la dangerosité de l'environnement : vent et pluie mêlés, cèdres de montagne hurlants, ciel et terre tout en sévérité. « 泉脚挂绳青袅袅 » (Aux pieds de la source, une corde suspendue, verte et tremblante) décrit l'outil du ramasseur de jade — cette corde attachée à la taille, lien vital, suspendue au bord de la source, tremblant légèrement dans la brume. Les trois mots « 青袅袅 » (verte et tremblante) décrivent la légèreté, la finesse, l'instabilité de la corde, et aussi la vie suspendue à un fil. Cette image, calme, dégage un froid qui transperce les os.

Sixième distique : « 村寒白屋念娇婴,古台石磴悬肠草。 »
Cūn hán bái wū niàn jiāo yīng, gǔ tái shí dèng xuán cháng cǎo.
Village froid, maison blanche, il pense au nourrisson chéri ;
Sur les marches de pierre de l'antique terrasse, l'herbe « entrailles suspendues ».

Le distique final passe du péril à l'attachement, de l'extérieur à l'intérieur. « 村寒白屋 » (village froid, maison blanche) est la maison du vieillard, l'unique attache qu'il ne peut abandonner dans cette impasse. Les trois mots « 念娇婴 » (il pense au nourrisson chéri) expriment la partie la plus tendre du cœur d'un homme sur le point de mourir — il a peut-être déjà mis de côté la vie et la mort, mais en pensant à l'enfant affamé à la maison, une tristesse infinie envahit son cœur. Le vers suivant « 古台石磴悬肠草 » (Sur les marches de pierre de l'antique terrasse, l'herbe « entrailles suspendues ») conclut avec le nom d'une herbe : cette « herbe entrailles suspendues » est aussi appelée « liane pensée au fils », le poète l'utilise pour souligner l'attachement le plus profond du vieillard. Cette touche donne un ancrage à l'indignation de tout le poème : il hait parce qu'il a encore de l'amour et des attaches ; il se plaint parce qu'il a encore des personnes auxquelles il tient.

Lecture globale

C'est l'une des œuvres de Lǐ Hè où l'esprit réaliste est le plus fort. Le poème entier prend comme fil conducteur la tragique expérience du vieillard ramassant le jade, révélant couche après couche, en profondeur, la condition inhumaine des travailleurs de base sous un gouvernement oppressif et l'exploitation.

Structurellement, le poème présente une progression du dehors vers l'intérieur, des choses vers l'homme. Les deux premiers distiques décrivent la difficulté de l'extraction et la souffrance du vieillard, plaçant l'épreuve entre ciel et terre ; le troisième distique approfondit la tristesse avec la pluie nocturne, les noisettes, le coucou pleurant du sang ; le quatrième distique, avec le mot « haine », élève la souffrance individuelle en accusation du destin et du système ; le cinquième distique décrit le péril, la vie suspendue à un fil ; le distique final conclut avec « il pense au nourrisson chéri », donnant à l'indignation une chaleur plus profonde dans l'attachement.

Du point de vue de l'intention, le cœur de ce poème réside dans l'écho entre les mots « haine » et « pensée ». Haine envers le ruisseau, pensée pour le nourrisson chéri ; haine envers le destin, pensée pour les liens familiaux. L'entrelacement de cette haine et de cette pensée fait que le poème dépasse la simple critique sociale, pour atteindre une profondeur humaine. Ce vieillard n'est pas seulement un symbole de souffrance, c'est un homme de chair et de sang, avec de l'amour et de la haine.

Du point de vue de la technique artistique, ce qu'il y a de plus touchant dans ce poème réside dans la combinaison du romantisme et du réalisme. « 龙为愁 » (le dragon en est affligé), « 杜鹃口血 » (le sang du bec du coucou) sont des imaginations romantiques ; « 泉脚挂绳青袅袅 » (Aux pieds de la source, une corde suspendue, verte et tremblante), « 村寒白屋念娇婴 » (Village froid, maison blanche, il pense au nourrisson chéri) sont des descriptions réalistes. Leur entrelacement donne au poème à la fois la force de la critique et le pouvoir d'émotion artistique.

Spécificités stylistiques

  • Combinaison de critique réaliste et d'imagination romantique : Utiliser des images mythiques comme « 龙为愁 » (le dragon en est affligé), « 杜鹃口血 » (le sang du bec du coucou) pour décrire la souffrance réelle, rendant la critique plus forte, et le poème plus artistiquement émouvant.
  • Progression par couches, émotion qui s'approfondit constamment : De la faim et du froid à la haine du ruisseau, de la haine du ruisseau à la pensée du nourrisson, l'émotion progresse couche après couche, aboutissant finalement à l'attachement le plus profond de l'humain, ce qui est émouvant.
  • Images étranges, langage concis : « 水气无清白 » (les brumes n'ont plus de clarté pure), « 身死千年恨溪水 » (mort depuis mille ans, il hait les eaux du ruisseau), « 青袅袅 » (verte et tremblante), « 悬肠草 » (herbe entrailles suspendues), etc., images uniques, langage raffiné, sont l'expression typique du style poétique de Lǐ Hè.
  • Voir grand par le petit, décrire le groupe par l'individu : À travers le destin d'un vieillard, refléter la situation tragique de tout le groupe des ramasseurs de jade, avec une haute typicalité.
  • Conclusion percutante, résonance prolongée : Conclure avec « 悬肠草 » (herbe entrailles suspendues), faisant à la fois écho à la « pensée du nourrisson chéri » précédente, et utilisant le nom de l'herbe pour conclure, de manière implicite et profondément durable.

Éclairages

Ce poème, à travers la tragique expérience d'un vieillard ramassant le jade, révèle la condition inhumaine des travailleurs de base sous un gouvernement oppressif, offrant un avertissement profond aux générations futures. Il nous fait voir le prix de la « beauté ». Ces « pas-balancés » plantés dans les chignons des dames nobles, ces objets de jade ornant la cour, derrière eux se cachent le sang, les larmes et la vie d'innombrables ramasseurs de jade. Le poète, avec les trois mots « 徒好色 » (seulement pour le plaisir des yeux), déchire ce voile hypocrite : la prétendue beauté n'est qu'une vanité construite sur la souffrance d'autrui. Il nous rappelle qu'en admirant toute chose « belle », nous devrions nous demander : derrière cette beauté, se cache-t-il un prix inconnu ?

La haine de « 身死千年恨溪水 » et l'attachement de « 村寒白屋念娇婴 » dans le poème constituent la contradiction la plus profonde de l'humanité. Le vieillard hait l'injustice du destin, mais ne peut abandonner l'amour pour sa famille ; il maudit les eaux du ruisseau qui lui prennent la vie, mais ne peut cesser de s'attacher à la vie. Cette contradiction est précisément le destin commun de millions de travailleurs de base. Il nous enseigne qu'en abordant les problèmes sociaux, on ne doit pas oublier que derrière chaque chiffre se cache une personne de chair et de sang, avec de l'amour et de la haine.

Ce poème nous montre aussi un autre aspect de Lǐ Hè en tant que « démon de la poésie ». Ces imaginations somptueuses et étranges, ces images mythiques et fantomatiques, ne sont pas de simples démonstrations de technique, mais servent à écrire plus fortement les souffrances humaines. Il utilise l'affliction du dragon pour décrire la souffrance humaine, le sang du coucou pour décrire les larmes humaines, faisant servir le mythe à l'humanité, l'imagination crier pour la réalité. Cette poétique qui combine romantisme et esprit réaliste est précisément la contribution unique de Lǐ Hè à la poésie chinoise.

À propos du poète

Li He

Li He (李贺 790 - 816), originaire de Yiyang dans le Henan, fut un poète romantique de la période médiane de la dynastie Tang. Descendant de la famille impériale Tang, il se vit interdire de passer l'examen impérial jinshi en raison d'un tabou onomastique (le nom de son père contenait un caractère homophone de "Jin"), ce qui le condamna à une vie de frustrations et de pauvreté. Il mourut à l'âge de vingt-sept ans. Sa poésie, réputée pour sa grandeur étrange, son élégance glaciale et son imagination fantastique, lui valut le titre de "Fantôme de la Poésie". Il fut le pionnier du distinctif "Style Changji" au sein de la poésie Tang, exerçant une influence profonde sur les poètes ultérieurs comme Li Shangyin et Wen Tingyun, et sur l'expansion de l'imaginaire poétique des époques suivantes.

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