À vingt ans, je maîtrisais livres et glaive, partis vers l'ouest, à Changan.
Levant la tête, je contemplais la porte du Prince ; comptant sur mes doigts, je visais les hauts rangs.
Les coutumes du royaume, harmonieuses, dépassaient les Trois Sages et les Cinq Vertus.
À la cour, la joie débordait, emplissant l'univers entier.
Les disques de jade blanc, disait-on, étaient tous offerts aux proches conseillers.
Un homme en robe de toile ne pouvait approcher le Maître éclairé.
Revenu à Luoyang, sans terre qui me soutienne,
Passant à l'est par Liang et Song, ce n'était pas mon pays.
Cultivateur au Jardin du Lièvre, les récoltes ne venaient pas.
Pêcheur à l'Étang des Oies sauvages, mon cœur longtemps s'aigrissait.
Les gens du monde me traitaient comme n'importe qui.
Seul toi, avec moi, fus toujours le plus proche.
Et je me réjouis qu'en cent ans se révèle la nature d'une amitié,
Toi qui n'as jamais, pas un seul jour, refusé ma maison pauvre.
Jeu d'échecs, frappe du luth, du matin blanc au soir tombant.
Beuveries, chants à pleine voix, sous les saules du printemps.
Les joies pas encore épuisées, et voilà qu'il faut se séparer.
Cela me plonge dans la mélancolie, bouleverse mon âme et mon esprit.
Un homme digne de ce nom ne prend pas congé comme des enfants.
Pourtant, au carrefour de l'adieu, mes larmes mouillent le col de ma robe.
Poème chinois
「别韦参军」
高适
二十解书剑,西游长安城。
举头望君门,屈指取公卿。
国风冲融迈三五,朝廷欢乐弥寰宇。
白璧皆言赐近臣,布衣不得干明主。
归来洛阳无负郭,东过梁宋非吾土。
兔苑为农岁不登,雁池垂钓心长苦。
世人遇我同众人,唯君于我最相亲。
且喜百年见交态,未尝一日辞家贫。
弹棋击筑白日晚,纵酒高歌杨柳春。
欢娱未尽分散去,使我惆怅惊心神。
丈夫不作儿女别,临岐涕泪沾衣巾。
Explication du poème
Ce poème fut composé vers la 22e année de l'ère Kaiyuan (734) sous l'empereur Xuanzong des Tang. Gao Shi avait alors environ trente ans, traversant une période difficile d'errance dans les régions de Liang et Song, cherchant en vain une voie officielle. Issu d'une famille déclinante, il s'était d'abord rendu à Chang'an pour y chercher gloire et rang, mais avait dû revenir bredouille – malgré le système des examens impériaux, l'accès aux postes était contrôlé par les puissants, et les lettrés sans recommandation pouvaient étudier des années sans succès. Cet échec marqua profondément le jeune Gao Shi, qui quitta alors Chang'an pour Luoyang, puis erra dans les régions de Liang et Song.
Ces terres prospères n'étaient pas sa patrie. Il y vécut une vie précaire et dépendante. Les sites du Jardin du Lièvre et de l'Étang des Oies Sauvages, autrefois lieux de plaisir des lettrés sous les Han, étaient devenus pour lui des moyens de subsistance – un contraste spatial chargé d'histoire et de résignation personnelle. C'est dans cette période de grande pauvreté et de solitude qu'il noua une profonde amitié avec l'Adjoint Militaire Wei, un subalterne partageant ses aspirations, qui lui offrit réconfort et compagnie.
Cette période fut cruciale pour la formation de son style poétique. De Adieu à l'Adjoint Militaire Wei à Chant de la Frontière de Yan, on voit se développer une veine passant de l'expression personnelle au thème national. Bien qu'il n'aborde pas encore les frontières avec l'ampleur de ses œuvres ultérieures, la fougue de «二十解书剑» et la profonde affection de «临歧涕泪沾衣巾» déjà présentes annoncent le lyrisme héroïque et poignant qui caractérisera sa poésie frontalière. Le départ de Wei déclenche non seulement la tristesse de l'adieu, mais aussi un regard rétrospectif et un soupir sur sa propre vie d'errance et d'insuccès.
Première strophe
« 二十解书剑,西游长安城。举头望君门,屈指取公卿。国风冲融迈三五,朝廷欢乐弥寰宇。白璧皆言赐近臣,布衣不得干明主。 »
Èrshí jiě shūjiàn, xī yóu Cháng'ān chéng. Jǔtóu wàng jūnmén, qūzhǐ qǔ gōngqīng. Guófēng chōngróng mài sānwǔ, cháotíng huānlè mí huányǔ. Báibì jiē yán cì jìnchén, bùyī bùdé gān míngzhǔ.
À vingt ans, je quittai livres et épée, voyageai vers l'ouest jusqu'à la ville de Chang'an. Levant la tête, je contemplai la porte du souverain, comptant sur mes doigts obtenir dignités et ministères. Les mœurs du pays, harmonieuses et vastes, surpassent les Trois Souverains et Cinq Empereurs ; la joie à la cour impériale emplit tout l'univers. Les disques de jade blanc, dit-on, sont tous offerts aux proches conseillers ; un homme vêtu de toile ne peut approcher un souverain éclairé.
Le poème s'ouvre sur la réminiscence. Les deux premiers vers peignent la fougue juvénile : «二十解书剑» est riche de sens, montrant la confiance du lettré en ses talents civils et militaires. «屈指取公卿» capture avec vivacité la présomption naïve de la jeunesse. Les quatre vers suivants opèrent un brusque revirement, utilisant l'éloge des «国风冲融迈三五» pour ironiser sur la froide réalité. «白璧皆言赐近臣» révèle l'opacité du pouvoir ; «布衣不得干明主» est un soupir lourd, scellant l'échec de ses ambitions.
Deuxième strophe
« 归来洛阳无负郭,东过梁宋非吾土。兔苑为农岁不登,雁池垂钓心长苦。 »
Guīlái Luòyáng wú fù guō, dōng guò Liáng Sòng fēi wú tǔ. Tù yuàn wéi nóng suì bù dēng, yàn chí chuídiào xīn cháng kǔ.
De retour à Luoyang, sans terres adossées aux remparts ; passant à l'est par Liang et Song, ce n'est pas mon sol. Au Jardin du Lièvre, faisant le laboureur, les récoltes ne viennent pas ; à l'Étang des Oies Sauvages, pêchant à la ligne, le cœur longtemps amer.
Cette strophe bascule vers les difficultés existentielles réelles. «归来洛阳无负郭» utilise l'allusion à Su Qin, contrastant avec son propre état de pauvreté extrême. «东过梁宋非吾土» exprime la solitude spirituelle de l'errant. Les deux derniers vers expriment des sentiments à travers des sites historiques : le Jardin du Lièvre et l'Étang des Oies Sauvages, autrefois lieux de splendeur, sont aujourd'hui le théâtre de sa lutte pour la survie. «岁不登» décrit l'absence de moisson, «心长苦» la torture spirituelle.
Troisième strophe
« 世人遇我同众人,唯君于我最相亲。且喜百年见交态,未尝一日辞家贫。弹棋击筑白日晚,纵酒高歌杨柳春。 »
Shìrén yù wǒ tóng zhòngrén, wéi jūn yú wǒ zuì xiāngqīn. Qiě xǐ bǎinián jiàn jiāo tài, wèi cháng yī rì cí jiā pín. Tán qí jī zhú báirì wǎn, zòng jiǔ gāo gē yángliǔ chūn.
Les gens du monde me traitent comme tout le monde ; seul vous, avec moi, êtes le plus proche.
Et je me réjouis qu'en cent ans se voit la nature d'une amitié, pas un seul jour vous n'avez fui ma pauvreté familiale. Jouant aux pions, frappant le zhu, jusqu'au soir du jour blanc ; buvant à cœur joie, chantant à pleine voix, sous les saules du printemps.
Après avoir décrit les difficultés, le ton devient chaleureux. «世人遇我同众人» dit toute la froideur du monde ; «唯君于我最相亲» met en valeur, par contraste, la préciosité de l'Adjoint Militaire Wei. «未尝一日辞家贫» est une explication concrète de la nature de cette amitié. Puis, avec les images dynamiques de «弹棋击筑» et «纵酒高歌», il fige les joyeuses retrouvailles passées en un souvenir éternel.
Quatrième strophe
« 欢娱未尽分散去,使我惆怅惊心神。丈夫不作儿女别,临歧涕泪沾衣巾。 »
Huānyú wèi jìn fēnsàn qù, shǐ wǒ chóuchàng jīng xīnshén. Zhàngfū bù zuò érnǚ bié, lín qí tì lèi zhān yī jīn.
Les joies et les plaisirs pas encore épuisés, il faut se séparer et partir, ce qui me plonge dans la mélancolie, effraye mon cœur et mon esprit. Un vrai mari ne doit pas se séparer comme des enfants ; pourtant, au carrefour, larmes et morve mouillent ma tunique et mon mouchoir.
La conclusion revient à la scène des adieux, les émotions oscillant entre retenue et libération. «欢娱未尽分散去» exprime tout le regret de la séparation contrainte. «惆怅惊心神» dépeint par couches la douleur grandissante. Les deux derniers vers sont particulièrement émouvants : le poète commence par se consoler avec «丈夫不作儿女别», feignant l'héroïsme, mais au moment du «临歧», il s'effondre, le détail des «涕泪沾衣巾» réduisant en miettes tout déguisement.
Appréciation globale
À l'adjudant Wei est une œuvre fondatrice de la poésie précoce de Gao Shi. Sa valeur centrale réside dans la fusion parfaite d'une écriture authentique du destin personnel et d'une exploration en profondeur du thème de l'amitié. Titré «别», le poème utilise pourtant les deux tiers de son étendue pour retracer le passé – de la désillusion de «西游长安城» aux difficultés de «兔苑为农», jusqu'à la chaleur de «唯君于我最相亲» –, après cette accumulation par couches, l'adieu final apparaît d'autant plus lourd. Cette structure «以叙事为抒情» donne au poème une épaisseur qui dépasse celle des poèmes d'adieu ordinaires : ce n'est pas seulement un éloge de l'amitié, mais aussi un témoignage personnel sur la jeunesse, l'idéal et la perte.
Les deux figures du «我» et du «君» façonnées dans le poème sont extrêmement typiques : le «我» est le reflet d'innombrables lettrés déçus de cette époque – portant des talents civils et militaires mais sans voie pour servir le pays, errant sans trouver de refuge ; le «君» est une lueur dans les ténèbres – dans l'indifférence d'un monde où «世人遇我同众人», seul il traite avec sincérité. Ce contraste fait du poème plus qu'une simple expression de sentiments personnels, lui donnant une signification de critique sociale plus universelle. Et la lutte de «丈夫不作儿女别» et la perte de contrôle de «涕泪沾衣巾» à la fin achèvent la construction d'une personnalité en trois dimensions – héroïsme et vulnérabilité, force et affection profonde coexistent en une seule personne, c'est précisément le gène interne qui conduira plus tard le style poétique de Gao Shi vers le généreux et le tragique.
Spécificités stylistiques
- Fusion intime de la narration autobiographique et du lyrisme
Le poème entier déploie un curriculum vitae personnel dans l'ordre chronologique («西游长安城» - «归来洛阳» - «东过梁宋»), mais ce n'est pas une narration fastidieuse ; à travers des scènes typiques («举头望君门», «兔苑为农») et une description détaillée («屈指取公卿», «未尝一日辞家贫»), il transforme la narration en vecteur d'émotion. - Progression par couches de multiples procédés de contraste
Le poème construit plusieurs groupes de contrastes : le contraste entre la fougue juvénile («屈指取公卿») et le choc de la réalité («布衣不得干明主») ; le contraste entre l'indifférence du monde («世人遇我同众人») et la proximité de l'Adjoint Militaire Wei (「唯君于我最相亲») ; le contraste entre l'héroïsme feint («丈夫不作儿女别») et la révélation des vrais sentiments à la fin («涕泪沾衣巾»). - Naturalisation et intégration à la vie des allusions
Le poète utilise des allusions comme «无负郭» (allusion à Su Qin), «兔苑» «雁池» (allusion aux jardins de Liang), sans paraître artificielles, mais les intégrant à sa propre expérience, faisant résonner l'histoire et le présent. «垂钓» implique discrètement l'attente du moment opportun de Jiang Ziya, créant aussi une tension subtile avec la situation réelle de «心长苦». - Contrôle précis du rythme émotionnel
Les fluctuations émotionnelles du poème entier sont comme le flux et le reflux des marées : les huit premiers vers sont bas et oppressants (déception dans la recherche d'un poste), les quatre vers du milieu basculent vers l'exposé des difficultés, les quatre vers sur l'amitié deviennent progressivement chaleureux et clairs, les quatre derniers vers chutent brusquement vers la tristesse de la séparation. En particulier à la fin, entre l'auto-consolation de «丈夫不作» et la perte de contrôle émotionnelle de «涕泪沾巾», il n'y a que la distance de dix caractères ; cette conception rythmique de hauts et de bas extrêmes possède une grande tension dramatique.
Éclairages
La première révélation que ce poème offre au lecteur contemporain concerne la manière de reconnaître les vrais sentiments dans la difficulté. Gao Shi, dans l'ingratitude du monde évoquée par «世人遇我同众人», sut reconnaître la précieuse amitié de l'Adjoint Militaire Wei, qui «未尝一日辞家贫». Cela nous rappelle : le véritable ami n'est pas celui qui ajoute des fleurs sur le brocart en période favorable, mais celui qui choisit encore de rester à vos côtés dans l'adversité. Ce souvenir, évoqué par les vers «弹棋击筑» et «纵酒高歌», est d'autant plus chaleureux et émouvant qu'il se produisit sur le fond décrit par «岁不登» et «心长苦».
Ensuite, l'immense écart entre idéal et réalité présenté dans le poème reste encore aujourd'hui une étape inévitable dans la croissance de chacun. Le «屈指取公卿» de Gao Shi à vingt ans et les difficultés ultérieures de «兔苑为农» constituent le reflet du destin d'innombrables lettrés de cette époque. Ce qui est précieux, c'est que le poète ne sombra pas dans la misanthropie ou l'auto-exclusion à cause de la désillusion, mais préserva dans la difficulté son attachement à l'amitié, sa mémoire du beau, sa sincérité émotionnelle. Cette capacité à garder son intériorité douce dans l'adversité est peut-être plus digne de respect que la réussite et la renommée.
Enfin, l'écriture sincère de la douleur de la séparation à la fin possède une valeur émotionnelle éternelle. Le poète n'utilise pas l'ouverture d'un «海内存知己,天涯若比邻» pour dissoudre la tristesse, ni les consolations d'un «无为在歧路,儿女共沾巾» pour masquer les larmes, mais laisse coexister l'héroïsme du «丈夫» et la perte de contrôle des «涕泪». Cette complexité nous dit : la vraie force n'est pas de ne pas pleurer, mais d'avancer après avoir versé des larmes ; la vraie maturité n'est pas l'absence de faiblesse, mais le courage d'admettre, à la croisée des chemins, ce moment de «惆怅惊心神».
À propos du poète

Gao Shi (高适 704 - 765) Originaire du district de Jingxian, dans la province du Hebei, fut un poète représentatif de l'École de la poésie des frontières à l'apogée de la dynastie Tang. Dans sa jeunesse, il vécut dans la pauvreté et l'adversité, et fréquenta Li Bai et Du Fu. Passé la cinquantaine, il gravit les échelons administratifs, passant de gouverneur de Songzhou à secrétaire général de la cavalerie, et fut nommé marquis du comté de Bohai. Gao Shi excellait dans les compositions poétiques heptasyllabiques, avec un style vigoureux et solennel. Il ouvrit une nouvelle dimension dans la poésie des frontières en y intégrant des perspectives politiques et militaires, exerçant une profonde influence sur la poésie des frontières des Tang moyens et tardifs, ainsi que sur des poètes patriotiques comme Lu You.