Tu pars pour le Yue, en passant par le Wu.
Le territoire de Wu touche à celui de Yue.
Partout des jardins plantés d’orangers.
Pas d’eau sans ses lotus.
La nuit, les feux du marché près du pont.
Le printemps, les barques hors du temple.
Là-bas, on aime particulièrement l’hôte.
Toi qui t’en vas, il te faudra sûrement y rester des années.
Poème chinois
「送友游吴越」
杜荀鹤
去越从吴过,吴疆与越连。
有园多种桔,无水不生莲。
夜市桥边火,春风寺外船。
此中偏重客,君去必经年。
Explication du poème
Ce poème est l'œuvre de Dù Xúnhè, un poète de la fin de la dynastie Táng, composé pour un ami partant voyager dans les régions de Wú et Yuè. La carrière de Dù Xúnhè fut semée d'embûches ; dans sa jeunesse, il échoua plusieurs fois aux examens impériaux et parcourut diverses régions, se familiarisant particulièrement avec les paysages et les coutumes du Jiāngnán. Depuis les Six Dynasties, la région de Wú-Yuè (aujourd'hui le sud du Jiāngsū et le Zhèjiāng) est une terre prospère et animée, un pays de rivières et de lacs, aux paysages élégants et au riche patrimoine culturel. Ayant lui-même visité ces lieux et connaissant profondément la beauté de ses paysages et la simplicité de ses coutumes, le poète, plein d'admiration et d'envie, écrivit ce poème d'adieu à son ami qui s'y rendait. Contrairement aux poèmes d'adieu traditionnels souvent empreints de tristesse, celui-ci a un ton vif et léger, des couleurs vives, débordant d'un enthousiasme promotionnel pour les coutumes de Wú-Yuè et de bons vœux pour le voyage de l'ami, montrant un côté ouvert et optimiste du poète.
Premier distique : « 去越从吴过,吴疆与越连。 »
Qù Yuè cóng Wú guò, Wú jiāng yǔ Yuè lián.
Pour aller au Yuè, il faut d'abord passer par le Wú, Le territoire de Wú et celui de Yuè se touchent.
Le premier distique commence par la géographie, indiquant l'étroite relation entre Wú et Yuè. Les cinq mots « 去越从吴过 » (Pour aller au Yuè, il faut d'abord passer par le Wú) esquissent sobrement l'itinéraire du voyage, comme s'il guidait son ami. « 吴疆与越连 » (Le territoire de Wú et celui de Yuè se touchent) souligne davantage la connexion entre les deux régions, difficiles à distinguer. Ce qui semble une description simple dissimule en réalité une signification profonde : Wú et Yuè étaient à l'origine deux principautés de l'époque des Printemps et Automnes, mais aujourd'hui leurs frontières sont contiguës, leurs coutumes semblables, formant désormais un tout indivisible du Jiāngnán. Cette introduction pose la base spatiale pour la description ultérieure des paysages de Wú-Yuè.
Second distique : « 有园多种桔,无水不生莲。 »
Yǒu yuán duō zhǒng jú, wú shuǐ bù shēng lián.
Les jardins y plantent souvent des orangers, Et toute étendue d'eau produit des lotus.
Ce distique résume les coutumes de Wú-Yuè à travers des images typiques. Le « 桔 » (oranger) est un fruit délicat du Jiāngnán ; Qū Yuán écrivit autrefois « L'Éloge de l'oranger », lui conférant un caractère de « constance » ; le « 莲 » (lotus) est le symbole de la région des rivières, évoquant à la fois la tradition folklorique de « cueillir le lotus au Jiāngnán » et une connotation de noblesse et de pureté. « 有园多种桔 » (Les jardins y plantent souvent des orangers) décrit la fertilité de la terre, « 无水不生莲 » (Et toute étendue d'eau produit des lotus) décrit l'abondance de l'eau, les deux vers juxtaposés révèlent entièrement la caractéristique géographique de Wú-Yuè, à la fois terrestre et aquatique. Les mots « 多种 » (souvent plantent) et « 不生 » (ne produit pas) (utilisés pour une affirmation emphatique) insistent avec exagération sur l'omniprésence de ces éléments, comme si les jardins d'orangers et les étangs de lotus étaient partout à Wú-Yuè, en faisant un lieu qui fait rêver.
Troisième distique : « 夜市桥边火,春风寺外船。 »
Yè shì qiáo biān huǒ, chūn fēng sì wài chuán.
Marché de nuit, près du pont, lueurs des flammes ; Vent de printemps, hors du temple, barques glissant.
Ce distique est le point crucial du poème, passant des objets inanimés aux activités humaines, montrant l'animation et la vitalité de Wú-Yuè. « 夜市桥边火 » (Marché de nuit, près du pont, lueurs des flammes) – Dans la région aquatique du Jiāngnán, le pont est un nœud de communication, la nuit est un temps de repos, et le mot « 火 » (feu/lueur) illumine toute la scène : ce sont les lumières des boutiques, l'animation de la foule, l'image vivante de la vie nocturne de la région des rivières. Un seul mot « 火 » évoque à la fois la luminosité des lumières et la prospérité des rues animées. « 春风寺外船 » (Vent de printemps, hors du temple, barques glissant) – Le temple est un haut lieu culturel, la barque un moyen de transport de la région aquatique ; dans le vent de printemps, les barques de promenade vont et viennent, montrant à la fois la beauté de la nature et l'affluence des visiteurs. Ce distique présente un parallélisme rigoureux, des images vives : le premier vers décrit l'animation de la nuit, le second la tranquillité du jour ; le premier l'effervescence humaine, le second la nature et la culture. En seulement dix caractères, il saisit toute la prospérité et la poésie de Wú-Yuè.
Quatrième distique : « 此中偏重客,君去必经年。 »
Cǐ zhōng piān zhòng kè, jūn qù bì jīng nián.
Là-bas, on chérit tout particulièrement l'hôte ; Tu partiras là-bas, sûrement pour une année.
Le distique final passe du paysage à l'émotion, énonçant l'intention de l'adieu. Les trois mots « 偏重客 » (on chérit tout particulièrement l'hôte) décrivent la simplicité et l'hospitalité des habitants de Wú-Yuè – non seulement le paysage est beau, mais les cœurs le sont encore plus. « 君去必经年 » (Tu partiras là-bas, sûrement pour une année) est une plaisanterie humoristique du poète : avec de si beaux paysages et une telle hospitalité, une fois là-bas, tu auras sûrement du mal à en repartir et tu y resteras longtemps. Ce « 必经年 » (sûrement pour une année) est à la fois une prophétie exagérée et un beau vœu – puisses-tu y séjourner avec délice, profiter pleinement des plaisirs des paysages et de l'hospitalité. Contrairement aux poèmes d'adieu traditionnels avec leurs « Bois encore une coupe, mon ami », Dù Xúnhè conclut son poème sur un ton aussi léger, exprimant à la fois son affection profonde pour son ami et laissant transparaître son propre désir infini pour Wú-Yuè.
Lecture globale
C'est un poème d'adieu tout à fait original. Le poème entier commence par la géographie, développe avec les coutumes, conclut avec l'hospitalité, condensant la beauté des paysages, l'abondance des produits, l'animation des rues et la simplicité des habitants de Wú-Yuè en quarante caractères, dont la lecture fait rêver.
Structurellement, le poème présente des niveaux clairs. Le premier distique précise la situation géographique, établissant le cadre spatial pour tout le poème ; le second décrit les produits naturels avec l'oranger et le lotus, montrant l'abondance de Wú-Yuè ; le troisième décrit le paysage humain avec le marché de nuit et les barques près du temple, montrant l'animation de Wú-Yuè ; le quatrième conclut par l'hospitalité, indiquant que ce séjour sera forcément des plus agréables. Entre les quatre distiques, on passe de la géographie à la nature, de la nature à la culture, de la culture à l'hospitalité, une progression couche par couche, formant un tout cohérent.
En termes de conception, ce poème dépasse le cadre traditionnel du poème d'adieu. Généralement, les adieux expriment la tristesse de la séparation ou des paroles de réconfort et d'encouragement, mais Dù Xúnhè adopte un ton de « promotion », présentant avec enthousiasme les beautés de Wú-Yuè à son ami. Cette manière d'écrire exprime à la fois l'affection profonde du poète pour son ami et laisse transparaître son amour sincère pour Wú-Yuè. On ne trouve pas une once de tristesse dans le poème, seulement une admiration et des vœux pleins à ras bord, dont la lecture réchauffe le cœur.
Artistiquement, le point le plus ingénieux de ce poème réside dans le choix et la combinaison des images. « 桔 » (oranger) et « 莲 » (lotus) représentent les produits de Wú-Yuè ; « 桥边火 » (lueurs près du pont) et « 寺外船 » (barques hors du temple) représentent la vie à Wú-Yuè. Le poète ne décrit pas vaguement les montagnes et les rivières, mais choisit ces détails les plus caractéristiques du Jiāngnán, utilisant un point pour évoquer une surface, le petit pour voir le grand. Surtout le vers « 夜市桥边火 » (Marché de nuit, près du pont, lueurs des flammes), utilisant le mot « 火 » (feu/lueur) pour décrire le marché de nuit, est à la fois novateur et approprié, devenant le point le plus brillant de tout le poème.
Il est à noter que bien que le poème ne comporte aucun mot sur « l'adieu », l'émotion de l'adieu est partout. Le premier distique indique l'itinéraire, c'est le ton de celui qui fait ses adieux ; le second et le troisième présentent les coutumes, c'est l'expérience de celui qui est déjà allé là-bas ; le quatrième prédit « sûrement pour une année », c'est la plaisanterie entre amis. Cette manière de faire des adieux en décrivant les coutumes plutôt que la tristesse de la séparation montre précisément la profonde amitié entre le poète et son ami – c'est précisément parce que l'amitié est profonde qu'on souhaite que l'autre s'amuse pleinement, qu'on dit au revoir sur un ton aussi léger.
Spécificités stylistiques
- Images typiques, suggérer beaucoup avec peu : Choix d'images les plus caractéristiques du Jiāngnán comme l'oranger, le lotus, le pont, les lueurs, le temple, la barque, suggérant l'ensemble par un point, esquissant les traits uniques de Wú-Yuè. Quelques traits, et le Jiāngnán apparaît.
- Couleurs vives, forte impression visuelle : Les lumières éclatantes de « 夜市桥边火 » (Marché de nuit, près du pont, lueurs des flammes), la vitalité printanière de « 春风寺外船 » (Vent de printemps, hors du temple, barques glissant) donnent une forte impression visuelle. Le poème entier ressemble à une peinture aux couleurs vives de la région des rivières.
- Langage simple et naturel, émotion sincère : Pas de phrases obscures, pas d'artifices délibérés, mais exprime pleinement la beauté de Wú-Yuè et l'émotion de l'adieu. Dans la simplicité apparaît la sincérité, dans l'accessibilité apparaît la profondeur de l'affection.
- Structure rigoureuse, niveaux distincts : Passe de la géographie à la nature, de la nature à la culture, de la culture à l'hospitalité, progression couche par couche, tout en un. Illustre la structure exemplaire de mise en place, développement, tournant et conclusion du poème régulier.
- Approche originale, hors des sentiers battus : Sort du cadre traditionnel des poèmes d'adieu décrivant la tristesse de la séparation, adopte une manière enthousiaste de présentation pour écrire l'adieu, tout à fait original. Cet esprit d'innovation est précisément la qualité précieuse de la poésie de Dù Xúnhè.
Éclairages
Ce poème nous apprend d'abord que : les adieux ne sont pas nécessairement tristes, ils peuvent aussi être pleins de bons vœux et d'aspirations. Le poète, d'un ton léger et vif, peint pour son ami un tableau rêvé du Jiāngnán, transformant la séparation en un départ plein d'attente. Cette attitude optimiste et ouverte face à la vie mérite d'être apprise aujourd'hui.
Ensuite, la description de « 有园多种桔,无水不生莲 » (Les jardins y plantent souvent des orangers, / Et toute étendue d'eau produit des lotus) nous dit : Le charme d'un lieu se manifeste souvent dans ces choses les plus ordinaires et pourtant les plus typiques. Tout comme Wú-Yuè est rendu mémorable par ses orangers et ses lotus, la terre natale de chacun a aussi de telles marques uniques. Les découvrir et les chérir est la déclaration d'amour la plus profonde pour sa terre natale.
Plus profondément, l'animation des rues décrite par « 夜市桥边火 » (Marché de nuit, près du pont, lueurs des flammes) nous montre que : La vraie poésie n'existe pas seulement dans les montagnes et les rivières, mais aussi dans l'effervescence humaine. Les lumières près du pont, les barques de promenade hors du temple, ces scènes de vie ordinaires peuvent aussi devenir les plus beaux paysages.
À notre époque de rythme effréné, ce poème nous rappelle : Le sens du voyage ne réside pas seulement dans le fait de voir des paysages, mais aussi dans le fait de ressentir les coutumes et l'hospitalité locales. Comme Dù Xúnhè, avec un esprit ouvert pour découvrir, expérimenter, apprécier, chaque voyage peut devenir un beau souvenir dans une vie.
À propos du poète
Du Xunhe (杜荀鹤 846 - 904) Originaire de Shitai, dans la province de l'Anhui, fut un poète réaliste de la fin de la dynastie Tang. Il obtint le titre de jinshi (docteur) la deuxième année de l'ère Dashun (891 ap. J.-C.). Sous la dynastie des Liang postérieurs, il fut nommé académicien de l'Académie Hanlin, mais mourut seulement cinq jours plus tard. Sa poésie hérita de l'esprit du nouveau yuefu (Bureau de Musique) de Du Fu et Bai Juyi, se consacrant exclusivement à dépeindre les souffrances du peuple. Son style poétique est sobre, simple et profondément douloureux. Il employait fréquemment une métrique relativement libre, appelée plus tard le "style Du Xunhe", se distinguant comme une voix singulière et puissante au milieu des tendances poétiques ornées et décadentes de la fin des Tang.