Les jupes de gaze et les feuilles de lotus, taillées dans le même vert.
Les fleurs de lotus, vers les visages, s'ouvrent des deux côtés.
Mêlées à l'étang, on ne les distingue plus.
C'est un chant qui s'élève, et l'on s'aperçoit qu'elles sont là.
Poème chinois
「采莲曲」
王昌龄
荷叶罗裙一色裁,芙蓉向脸两边开。
乱入池中看不见,闻歌始觉有人来。
Explication du poème
Ce poème fut composé à l'été de la septième année de l'ère Tiānbǎo (748 ap. J.-C.) sous la dynastie Táng, après que Wáng Chānglíng eut été rétrogradé au poste de préfet adjoint de Lóngbiāo. Lóngbiāo se situe dans l'actuel Qiányáng au Hunan, dans l'ouest de la province, région de lacs et de marais où, en été, les lotus s'épanouissent et où les cueilleuses de lotus apparaissent et disparaissent parmi eux, un paysage typique de la région des rivières du Sud. À cette époque, Wáng Chānglíng était déjà dans le crépuscule de sa vie, sa carrière était semée d'embûches, il était loin de sa terre natale. Pourtant, dans ce poème, on ne perçoit aucune trace de l'amertume de l'exil, seulement une capture sensible et un éloge passionné de la vie et de la beauté. La jeune fille dont « 荷叶罗裙一色裁 », le visage près duquel « 芙蓉向脸两边开 », l'effacement dans « 乱入池中看不见 », la surprise de « 闻歌始觉有人来 », tout montre que le poète, même en exil, conservait sa sensibilité à la beauté et son amour de la vie.
Ce poème est l'hymne que Wáng Chānglíng, du pinceau le plus léger, adresse à cet été, à ces jeunes filles, à ce monde. Il nous montre que le poète qui écrivait « 黄沙百战穿金甲 » pouvait aussi écrire des vers d'une fraîcheur et d'une grâce si pures ; que le poète qui clamait haut « 不破楼兰终不还 » pouvait aussi être touché par le chant des cueilleuses de lotus.
Premier distique : « 荷叶罗裙一色裁,芙蓉向脸两边开。 »
Hé yè luó qún yī sè cái, fú róng xiàng liǎn liǎng biān kāi.
Les feuilles de lotus et la jupe de gaze semblent taillées dans une même étoffe ; / Les fleurs de lotus s'ouvrent des deux côtés de son visage.
Dès l'ouverture, une association merveilleuse fusionne le personnage et le paysage. « 荷叶罗裙一色裁 » – les feuilles de lotus sont vertes, la jupe de gaze est verte, mais le poète ne dit pas « de couleur semblable », il dit « taillées dans une même étoffe », comme si les feuilles de lotus et la jupe provenaient d'un même tissu. Cette imagination exprime non seulement la similarité des couleurs, mais aussi l'harmonie entre l'humain et la nature – la jeune fille semble sortir de l'étang, en faire partie.
« 芙蓉向脸两边开 » – le lotus est la fleur, mais aussi le visage de la jeune fille. Les fleurs de lotus s'ouvrent près de son visage, comme pour rivaliser de beauté avec lui. Le mot « 向 » (vers) donne vie aux fleurs, une intention – elles s'ouvrent vers le visage de la jeune fille, comme pour lui rendre hommage. Ce distique place la jeune fille au milieu des lotus, faisant d'elle le plus beau paysage de cet étang.
Second distique : « 乱入池中看不见,闻歌始觉有人来。 »
Luàn rù chí zhōng kàn bù jiàn, wén gē shǐ jué yǒu rén lái.
Mêlée à l'étang, on ne la distingue plus ; / C'est au son du chant qu'on perçoit une présence.
Ce distique utilise l'« invisible » pour évoquer le « visible », le « chant entendu » pour révéler la « présence », avec une technique habile et une atmosphère vaporeuse. « 乱入池中看不见 » – La jeune fille s'enfonce dans l'étang, se fondant avec les lotus et leurs feuilles, au point de devenir indiscernable. La jupe de gaze verte, le visage rose sont engloutis par le vert et le rose de l'étang tout entier. Le poète utilise le mot « 乱 » (mêlée, désordre) pour décrire l'exubérance de l'étang, mais aussi l'agilité de la jeune fille – elle ne se tient pas là immobile, mais se faufile parmi les lotus, s'y « mêle », danse avec les fleurs et les feuilles.
« 闻歌始觉有人来 » – Soudain, un chant s'élève. En suivant le son, on perçoit enfin une présence. Ce chant est celui de la jeune fille, mais aussi celui de l'étang ; il est réel, mais aussi poétique. Ce vers transforme la vision floue en une audition claire, faisant passer le poème d'une image statique à une scène dynamique. La personne invisible existe par le chant ; le paysage vaporeux s'anime par le chant.
Lecture globale
Ce poème, du pinceau le plus léger, dépeint l'image la plus touchante de la cueillette des lotus en été. Les deux premiers vers décrivent la jeune fille et les lotus se répondant, fusionnant l'humain et le paysage par les associations merveilleuses de « 一色裁 » et « 向脸开 » ; les deux derniers vers décrivent la jeune fille disparaissant parmi les lotus, communiquant par le chant, utilisant l'alternance du réel et de l'illusoire avec « 看不见 » et « 闻歌 » pour donner une voix à l'image, du mouvement au statique.
Le langage du poème est d'une fraîcheur élégante, l'atmosphère est éthérée. Pas de rhétorique complexe, pas de philosophie profonde, seulement le langage le plus simple pour capturer l'instant le plus beau. La jupe de gaze de la jeune fille, les lotus en fleur, la silhouette vaporeuse, le chant clair, tout est figé pour l'éternité dans ces vingt-huit caractères. Comparé aux poèmes de frontière héroïques et pathétiques de Wáng Chānglíng, ce poème est d'un style entièrement différent. Il nous montre que le poète des Táng pouvait à la fois « 黄沙百战穿金甲 » et « 荷叶罗裙一色裁 » ; qu'il pouvait avoir l'héroïsme de « 不破楼兰终不还 » et la tendresse de « 闻歌始觉有人来 ». Cette diversité de styles est précisément ce qu'il y a de plus fascinant dans la poésie de l'apogée des Táng.
Spécificités stylistiques
- Fusion personne-paysage, union objet-sujet : « 荷叶罗裙一色裁 » fusionne l'humain et le paysage, « 芙蓉向脸两边开 » fait se refléter mutuellement fleur et personne, l'objet et le sujet sont indissociables.
- Alternance réel-illusoire, atmosphère vaporeuse : « 乱入池中看不见 » décrit la vision floue, « 闻歌始觉有人来 » décrit l'audition claire, l'association du réel et de l'illusoire offre une saveur infinie.
- Langage frais et élégant, sans ornement : Le poème ne comporte aucun mot ou phrase difficile, il est comme le lotus sur l'eau claire, naturel et pur, mais l'atmosphère est profonde.
- Combinaison statique-dynamique, image vivante : Les deux premiers vers sont une image statique, les deux derniers introduisent le chant, donnant une voix, une vie à l'image.
Éclairages
Ce poème nous enseigne d'abord comment découvrir la poésie dans l'ordinaire. Cueillir des lotus est un travail des plus communs dans la région des rivières du Sud ; les cueilleuses de lotus font partie des gens les plus ordinaires. Mais aux yeux de Wáng Chānglíng, tout cela est rempli de poésie – les feuilles de lotus et la jupe de gaze sont « 一色裁 », les lotus s'ouvrent vers le visage « 两边开 », la jeune fille se « mêle » à l'étang, le chant fait « percevoir » une présence. Avec son regard de poète, il a transformé ces choses ordinaires en les plus beaux vers. Cela nous dit : La poésie n'est pas au loin, elle est dans le quotidien. Il suffit de sentir avec le cœur, et la vie la plus ordinaire est pleine de potentialités de beauté.
Le mot « 乱 » (mêlée, désordre) dans « 乱入池中看不见 » nous invite aussi à réfléchir aux relations entre ordre et liberté. La jeune fille ne se tient pas immobile à un endroit, mais se « mêle » librement à l'étang. C'est précisément ce « désordre » qui la fait se fondre avec les lotus, qui en fait une partie de l'étang. Cela nous révèle : La véritable beauté n'est souvent pas uniforme, mais libre de croître. En dehors des règles, en dehors de l'ordre, se cache souvent le paysage le plus touchant.
L'atmosphère de « 闻歌始觉有人来 » nous invite aussi à réfléchir aux relations entre existence et perception. La jeune fille existe, mais on ne la voit pas ; on ne la voit pas, mais le chant nous fait savoir qu'elle existe. Cette manière d'« exister » est plus touchante et plus profonde que de la voir directement. Cela nous révèle : Certaines choses ne sont pas perçues par les yeux, mais par le cœur. La véritable beauté n'est souvent pas évidente, elle a besoin d'être découverte avec le cœur, d'être écoutée avec les oreilles, d'être ressentie avec toute la vie.
La jeune fille qui se « mêle » à l'étang et annonce sa présence par le chant est particulièrement mémorable. Elle n'est pas un objet regardé, mais une présence active – elle se « mêle » à l'étang, elle entonne un chant, elle utilise son chant pour dire au monde : je suis ici. Cette posture active est plus vivante que toute attente passive. Cela nous apprend : ne vous contentez pas d'être un paysage regardé, soyez une présence active ; n'attendez pas seulement d'être découvert, utilisez votre propre voix pour annoncer votre présence. Comme la cueilleuse de lotus, même « invisible », elle fait en sorte que le monde, en « entendant le chant », sache qu'elle est là.
À propos du poète

Wang Changling (王昌龄) était originaire de Xi'an, Shaanxi, vers 690 - vers 756 de notre ère. Il a été admis au rang de jinshi en 727. Les poèmes de Wang Changling traitent principalement des lieux frontaliers, des amours et des adieux, et il était très connu de son vivant. Il était connu sous le nom de « Sage des sept poèmes », au même titre que Li Bai.