Sur le Xiang, encore de Liu Zongyuan

zai shang xiang jiang
    Le Xiang est toujours là. Ses eaux.
Et moi, les voilà remontées, ce matin.
À partir d’ici, qui sait
Combien d’années avant que je ne revienne ?

Poème chinois

「再上湘江」
好在湘江水,今朝又上来。
不知从此去,更遣几年回。

柳宗元

Explication du poème

Ce poème a été composé à la jonction du printemps et de l'été de la dixième année de l'ère Yuanhe (815) sous l'empereur Tang Xianzong. Cette année fut la plus dramatique et la plus douloureuse de la vie de Liǔ Zōngyuán. Dix ans plus tôt, après l'échec de la « Réforme de Yongzhen », il avait été exilé à un poste subalterne à Yǒngzhōu, passant de longues années de bannissement dans les terres reculées du sud du Hunan. Au printemps de la dixième année de Yuanhe, lui, Liú Yǔxī et d'autres reçurent enfin l'édit de rappel. Avec des sentiments mêlés, résumés dans l'expression « cesser de chercher la renommée par les écrits », ils retournèrent à Cháng'ān. Mais le destin s'acharna – à peine un mois plus tard, en raison des manœuvres de leurs adversaires politiques, ils furent à nouveau exilés, vers des lieux encore plus éloignés : Liǔ Zōngyuán fut nommé préfet de Liǔzhōu, et Liú Yǔxī préfet de Liánzhōu.

Cette « deuxième disgrâce » fut plus cruelle que la première. Elle signifiait l'abandon définitif de la cour à son égard, signifiait qu'il n'aurait plus jamais l'occasion de participer aux affaires gouvernementales, et signifiait qu'il s'acheminerait, avec dix ans d'humiliations et de vieillissement, vers un Sud encore plus lointain. Le poète et Liú Yǔxī voyagèrent vers le sud ensemble, passant par le fleuve Xiang – dix ans plus tôt, lors de son premier exil à Yǒngzhōu, il avait remonté le Xiang ; dix ans après, il se tenait de nouveau sur ses rives, le fleuve toujours le même, mais les hommes et les affaires changés. Ces vingt caractères de « De nouveau sur le fleuve Xiang » furent écrits sur le bateau, chaque mot empreint de douleur, chaque vers chargé de tristesse.

Premier vers : « 好在湘江水,今朝又上来。 »
Hǎo zài xiāng jiāng shuǐ, jīn zhāo yòu shàng lái.
Le fleuve Xiang, tu es toujours là, / Ce matin, je suis de nouveau monté à bord.

Dès l'ouverture, des mots simples expriment une douleur profonde. Les deux mots hǎo zài (tu es là, tu vas bien) semblent saluer le fleuve, ou se consoler soi-même : Ô fleuve, tu es toujours ainsi, coulant toujours, toujours présent. Cependant, derrière ce salut paisible, que de sentiments sont cachés ! Dix ans ont passé, le fleuve est toujours le même, mais le poète est passé de la force de l'âge au déclin, de l'espoir au désespoir. Le mot yòu (de nouveau) dans jīn zhāo yòu shàng lái (Ce matin, je suis de nouveau monté à bord) est l'essence poétique de toute la phrase. Il y est venu il y a dix ans, et y revient dix ans après ; il y a dix ans, c'était pour l'exil, dix ans après, c'est encore pour l'exil ; il y a dix ans, c'était vers le sud, dix ans après, c'est encore vers le sud. Ce yòu (de nouveau) dit tout du cycle du destin, de la répétition de la carrière, de l'effondrement de l'espoir. Il n'est pas aussi direct que le mot zài (encore), mais est plus douloureux – c'est une répétition subie, la reproduction d'une tragédie.

Deuxième vers : « 不知从此去,更遣几年回。 »
Bù zhī cóng cǐ qù, gèng qiǎn jǐ nián huí.
Ignorant combien d'années il faudra encore / Avant de revenir, depuis cet instant où je m'éloigne.

Ce vers se conclut par une question rhétorique, poussant au plus profond le désarroi et l'inquiétude intérieurs. Bù zhī (ignorant, ne sachant) est à la fois un constat factuel – il ne sait vraiment pas si la cour le rappellera un jour – et une expression symbolique – il a complètement perdu toute maîtrise de son destin. Pour le premier exil, il a attendu dix ans ; cette fois, combien d'années encore devra-t-il attendre ? Cinq ans ? Dix ans ? Ou pour toujours ? Le mot qiǎn (envoyer, ordonner de partir) dans gèng qiǎn jǐ nián huí (combien d'années il faudra encore [avant de revenir]) est particulièrement subtil. Ce n'est pas dài (attendre), ni děng (attendre), mais qiǎn – comme si le destin était une main invisible le « renvoyant » arbitrairement, le faisant aller et venir sans certitude, sans date de retour. Dans ce mot qiǎn résident à la fois la résignation face au destin et une faible protestation contre lui : Combien d'années allez-vous encore me renvoyer ? Jusqu'à quand allez-vous me renvoyer ?

En fait, cette question devint une prophétie poétique. Liǔ Zōngyuán ne revint jamais à Cháng'ān. En 819 (quatorzième année de Yuanhe), il mourut de maladie à Liǔzhōu, à l'âge de quarante-sept ans. La réponse à gèng qiǎn jǐ nián huí (combien d'années il faudra encore [avant de revenir]) fut : « Jamais. »

Lecture globale

Ce quatrain de vingt caractères seulement condense toute l'amertume des aléas politiques de Liǔ Zōngyuán sur plus de dix ans. Les deux premiers vers décrivent l'instant présent, débutant par hǎo zài (tu es là), le mot yòu (de nouveau) en étant l'essence, exprimant le cycle et l'impuissance du destin ; les deux derniers vers décrivent le cœur, posant la question avec bù zhī (ignorant), prolongeant l'incertitude avec jǐ nián (combien d'années), poussant l'inquiétude vers l'infini.

Le poème entier ne contient pas un mot décrivant un paysage, mais utilise le xiāng jiāng shuǐ (fleuve Xiang) comme fil conducteur, reliant les traces des deux exils ; pas un mot n'exprime directement le sentiment, mais il laisse le lecteur percevoir les mille afflictions dans la poitrine du poète. Ce salut paisible de hǎo zài (tu es là), cette répétition subie de yòu shàng lái (je suis de nouveau monté à bord), ce désarroi de bù zhī (ignorant), cette question sans espoir de jǐ nián huí (combien d'années [avant de] revenir) progressent par couches, s'approfondissant à chaque pas, dépeignant exhaustivement la complexité des émotions d'un homme face au destin. Comparé à ces œuvres lyriques plus longues, ce petit poème est plus retenu, et aussi plus puissant. Il n'y a pas de déploiement, pas d'exagération, seuls vingt mots des plus simples laissent le lecteur voir une silhouette solitaire debout sur la rive du Xiang, regardant les eaux impétueuses, songeant à un retour lointain. Et cette silhouette, à partir de ce moment, ne devait jamais revenir vers le nord.

Spécificités stylistiques

  • Langage extrêmement simple, émotion extrêmement profonde : Vingt mots en tout, pas une phrase ou un mot obscur, mais contenant une tristesse infinie, réalisant véritablement « des mots simples pour un sens profond ».
  • Le mot yòu (de nouveau) comme essence, exprimant le cycle du destin : Un seul mot yòu condense la répétition de dix ans d'exil, l'effondrement de l'espoir, le mot est léger mais le sens lourd.
  • Conclusion par une question rhétorique, résonance longue : Posant la question avec bù zhī (ignorant), prolongeant avec jǐ nián (combien d'années), ne répondant pas mais répondant quand même, laissant le lecteur ressentir par lui-même la réponse sans espoir.
  • Combinaison de réel et de symbolique, voir le grand à travers le petit : Utilisant le lieu concret du xiāng jiāng (fleuve Xiang) pour relier les traces de deux exils, vingt mots dépeignant dix ans de vicissitudes, un petit format portant un grand contenu.

Éclairages

Ce poème nous enseigne d'abord comment faire face à la répétition du destin. Liǔ Zōngyuán, exilé une première fois à Yǒngzhōu, attend dix ans, et est finalement rappelé ; mais à peine un mois plus tard, il est à nouveau exilé, vers un Sud encore plus lointain. Cette répétition de yòu shàng lái (je suis de nouveau monté à bord) est plus cruelle que le premier coup, car elle signifie l'anéantissement de l'espoir, l'inutilité des efforts. Dans la vie réelle, nous aussi rencontrons de tels moments – croyant avoir surmonté les jours les plus difficiles, on découvre que de nouvelles épreuves arrivent coup sur coup ; croyant que les efforts seront finalement récompensés, on découvre que tout doit recommencer. La poésie de Liǔ Zōngyuán nous dit : Face à la répétition du destin, on peut être résigné, on peut s'affliger, mais on ne doit pas perdre le courage de s'exprimer. Le moment où l'on écrit le mot yòu (de nouveau) est à la fois une confirmation du destin et une résistance à celui-ci.

La question rhétorique bù zhī cóng cǐ qù, gèng qiǎn jǐ nián huí (Ignorant combien d'années il faudra encore / Avant de revenir, depuis cet instant où je m'éloigne) nous fait aussi réfléchir à l'incertitude dans la vie. Liǔ Zōngyuán ne connaissait pas la réponse, nous non plus. Mais il s'interrogeait, il réfléchissait, il utilisait la poésie pour enregistrer cette interrogation et cette réflexion. Cela nous éclaire : Face à un avenir incertain, plutôt que d'attendre anxieusement, il vaut mieux, comme Liǔ Zōngyuán, écrire cette incertitude. L'écriture ne peut changer le destin, mais elle peut nous permettre de maintenir avec celui-ci une relation digne – nous ne sommes pas des sujets passifs, mais des enregistreurs, des penseurs actifs.

Ce poème nous invite aussi à réfléchir au retour dans la vie. Liǔ Zōngyuán demandait jǐ nián huí (dans combien d'années reviendrai-je ?), mais finalement il ne revint jamais. Cette issue, telle une prophétie poétique, donne à ce poème une teinte de destin. Il nous rappelle : Certains retours n'arriveront jamais ; certains adieux sont des adieux pour toujours. Ce n'est pas du pessimisme, mais une conscience lucide de la finitude de la vie. C'est précisément pour cela qu'il nous faut encore plus chérir chaque shàng lái (monter à bord), chaque passage, chaque instant où l'on peut dire hǎo zài (tu es là) au fleuve devant nous.

Cette sérénité contenue dans hǎo zài (tu es là) est particulièrement émouvante. Face aux moqueries répétées du destin, Liǔ Zōngyuán ne crie pas au ciel, ne se lamente pas, ne pleure pas à chaudes larmes, il dit simplement avec calme au fleuve hǎo zài. Dans ce calme, il y a de la résignation, de l'affliction, mais aussi une profondeur et une retenue nées après avoir traversé les vicissitudes. Cela nous enseigne : La vraie force n'est pas l'absence de larmes, mais de pouvoir continuer à parler calmement au monde les larmes aux yeux. Ce hǎo zài est la dernière douceur que Liǔ Zōngyuán a laissée au monde, et aussi le plus précieux héritage spirituel qu'il nous ait légué.

À propos du poète

liu zong yuan

Liu Zongyuan (柳宗元 773 - 819), originaire de Hedong (aujourd'hui Yuncheng, dans la province du Shanxi), il fut un éminent promoteur du Mouvement pour la prose ancienne sous la dynastie des Tang. Il obtint le titre de jinshi (docteur) la neuvième année de l'ère Zhenyuan. Sa prose se distingue par un style vigoureux et épuré, tandis que sa poésie est marquée par une sobriété et une mélancolie singulière. Avec Han Yu, il forme le duo célèbre "Han-Liu" et figure parmi les "Huit grands maîtres des dynasties Tang et Song". La postérité loue en lui l'adage : "Son écriture reflète sa personnalité : sobre, raffinée et profonde."

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