Vagues et sables lavés I de Liu Yuxi

lang tao sha i
    Le Fleuve Jaune aux neuf détours, aux sables infinis,
Battue par les vagues, secouée par les vents, depuis l’horizon du monde.
Aujourd’hui, il monte droit jusqu’au Fleuve d’Argent,
Pour nous conduire ensemble à la demeure du Bouvier et de la Tisserande.

Poème chinois

「浪淘沙 · 其一」
九曲黄河万里沙,浪淘风簸自天涯。
如今直上银河去,同到牵牛织女家。

刘禹锡

Explication du poème

Ce poème fut composé par Liú Yǔxī durant son exil à Lǎngzhōu (actuelle Chángdé, Húnán), et constitue le premier de la série. Pour en saisir la profondeur, il faut revenir au moment charnière qui changea le cours de sa vie – la première année de l'ère Yǒngzhēn (805 apr. J.-C.). Cette année-là, Liú Yǔxī, âgé de trente-quatre ans et dans la force de l'âge, s'engagea avec détermination, aux côtés de Liǔ Zōngyuán, Wáng Shūwén et d'autres, dans des réformes visant à éradiquer les maux enracinés que constituaient l'emprise des eunuques et le pouvoir des gouverneurs militaires régionaux. Cependant, les réformes échouèrent au bout d'à peine plus de cent jours – les eunuques contre-attaquèrent, l'empereur Shùnzōng fut contraint d'abdiquer en faveur de son fils, et les réformateurs furent soit exécutés, soit exilés. Liú Yǔxī fut d'abord exilé au poste de préfet de Liánzhōu, puis rétrogradé en route à celui d'assistant (Sīmǎ) de Lǎngzhōu. Du jour au lendemain, il passa d'un jeune espoir plein d'ambition à la cour à un fonctionnaire déchu relégué dans une région reculée.

Lǎngzhōu, située dans le nord-ouest du Húnán, était alors considérée comme une « terre de barbares ». Un endroit isolé, au peuple pauvre et au climat humide, qui ne pouvait se comparer à la prospérité de Cháng'ān. Mais ce qui était plus éprouvant encore était la chute de statut – sous les Táng, le poste de Sīmǎ servait souvent à caser des fonctionnaires disgraciés ; c'était une fonction nominale, sans réel pouvoir ni activité. Liú Yǔxī décrivit lui-même sa situation : « Vivant seul en un lieu isolé, dans le froid et la faim, sans une voix, cela dépasse déjà la mesure. »

Dans cette impasse, Liú Yǔxī révéla un tempérament spirituel hors du commun. Au lieu de se complaire dans l'amertume, il tourna son regard vers les paysages et les coutumes populaires de Lǎngzhōu, apprit les chants folkloriques et composa une série d'œuvres, dont les « Chansons de la branche de bambou » et « Le Sable lavé par les vagues ». Il est notable qu'il n'avait alors jamais vu le fleuve Jaune de ses yeux – le tableau du fleuve Jaune qu'il dépeint est entièrement le fruit de son imagination. Cette posture, « le corps ici, mais l'esprit ailleurs », est riche de sens : l'enfermement physique dans un coin de terre ne pouvait entraver l'errance de l'esprit à travers le monde. Le fleuve Jaune, bondissant sur des milliers de lieues, devient ainsi le symbole de la force de vie indomptable dans le cœur du poète ; l'imagination de « monter droit jusqu'à la Voie Lactée » est la voie spirituelle qu'il se fraye au sein de l'adversité.

Premier distique : « 九曲黄河万里沙,浪淘风簸自天涯。 »
Jiǔ qū Huáng Hé wàn lǐ shā, làng táo fēng bǒ zì tiānyá.
Le fleuve Jaune aux neuf méandres charrie des sables sur dix mille lieues, / Lavé par les vagues, vanné par le vent, il vient de l'horizon des cieux.

Dès le premier vers, le poète esquisse la majesté impétueuse du fleuve Jaune. « Neuf méandres » évoque ses sinuosités, « dix mille lieues » son étendue, et le mot « sables » souligne sa caractéristique unique – cette boue charriant des sables, cette turbidité même qui fait l'identité du fleuve Jaune. Les quatre mots « lavé par les vagues, vanné par le vent » décrivent tout le processus de martèlement et d'épuration des sables par le torrent et la bourrasque ; tandis que « vient de l'horizon des cieux » projette le regard vers l'infini, comme si ce fleuve déchaîné jaillissait des confins du monde. Il est à noter que ce sable n'est pas une existence passive – tout en étant lavé, vanné, il avance aussi vers le lointain. Cette posture d'avancer malgré l'épreuve est précisément la métaphore du propre destin du poète : ces vingt-trois années d'exil sont comme ce processus de lavage et de vannage par les vagues et le vent, difficile, certes, mais jamais interrompu.

Second distique : « 如今直上银河去,同到牵牛织女家。 »
Rújīn zhí shàng Yínhé qù, tóng dào Qiānniú Zhīnǚ jiā.
À présent, monter droit jusqu'à la Voie Lactée, / Et ensemble, atteindre la demeure du Bouvier et de la Tisserande.

Ce distique élève soudain le poème au royaume du mythe. Le poète utilise habilement deux allusions : la première est la légende de Zhāng Qiān remontant le fleuve en radeau jusqu'à sa source – on dit qu'il aurait navigué sur un radeau le long du fleuve Jaune et atteint la Voie Lactée ; la seconde est le mythe des amants célestes, le Bouvier et la Tisserande, séparés par la Voie Lactée et ne se rencontrant qu'une fois par an, la septième nuit du septième mois. Par l'imagination de « monter droit jusqu'à la Voie Lactée », le poète détourne le cours du fleuve Jaune du réel vers le merveilleux, et cette invitation à « atteindre ensemble la demeure du Bouvier et de la Tisserande » est à la fois un dialogue avec le sable et un écho avec le monde idéal. Ce saut de la souffrance réelle vers un idéal est précisément la posture spirituelle la plus émouvante dans la poésie de Liú Yǔxī – il ne s'attarde jamais dans la plainte de l'épreuve, mais indique toujours la possibilité de la transcender.

Lecture globale

Ce poème est comme une peinture spirituelle qui passe du réel à l'imaginaire, de la grandeur au fantastique. Les deux premiers vers décrivent une scène réelle : le fleuve Jaune aux neuf méandres, le sable sur dix mille lieues, lavé par les vagues, vanné par le vent, d'une majesté impétueuse ; les deux derniers vers sont un monde d'illusion : monter droit à la Voie Lactée, atteindre directement la demeure du Bouvier et de la Tisserande, une imagination splendide. Prenant le cours impétueux du fleuve Jaune comme fil conducteur, le poète accomplit le saut de l'espace réel vers l'espace mythique – ce saut n'est pas seulement une remontée du courant au sens géographique, mais aussi, spirituellement, une transcendance et une sublimation. Le sable, après avoir été lavé et vanné par les vagues et le vent, atteint enfin la Voie Lactée ; le poète, exilé vingt-trois ans, trouve enfin dans l'imagination un havre pour son esprit. Le souffle du poème est continu, les images grandioses, alliant la majesté du paysage naturel à la splendeur du monde mythique, représentant typiquement le lyrisme romantique de Liú Yǔxī.

Spécificités stylistiques

  • Fusion de l'hyperbole et du mythe : Le poète relie habilement la scène réelle du fleuve Jaune à l'illusion de la Voie Lactée, déployant une imagination splendide sur une base réelle, donnant au poème une majesté impétueuse et une couleur merveilleuse.
  • Utilisation de la symbolique : Le sable, lavé et vanné par les vagues et le vent, symbolise les épreuves de la vie ; monter droit à la Voie Lactée symbolise la quête de l'idéal. L'image et l'allégorie sont hautement unifiées, riches de sens.
  • Langage concis, rythme puissant : Les vingt-huit caractères du poème sont tous vigoureux ; des mots comme « neuf méandres », « dix mille lieues », « lavé par les vagues », « vanné par le vent », « monter droit » créent un fort sentiment de mouvement et de puissance.
  • Une conception allant du réel à l'imaginaire : Les deux premiers vers décrivent le réel, les deux derniers l'illusion, la transition est naturelle et imperceptible, montrant la haute maîtrise artistique du poète.

Éclairages

Ce poème nous invite d'abord à réfléchir à la manière de faire face aux épreuves de la vie. Ce sable, « lavé par les vagues, vanné par le vent », qui traverse mille difficultés et périls et continue pourtant de bondir en avant, est une métaphore parfaite de l'esprit indomptable dans l'adversité. À notre époque pleine d'incertitudes, chacun rencontrera ses propres « vagues et vents » – les revers de carrière, les pressions de la vie, les idéaux contrariés. Avec ce poème, Liú Yǔxī nous dit : l'épreuve en elle-même n'est pas une fin, mais un processus de trempe ; cette expérience d'être lavé, vanné, est précisément la voie nécessaire pour nous rendre plus purs, plus résistants.

Ensuite, l'imagination de « monter droit jusqu'à la Voie Lactée » dans le poème nous invite aussi à réfléchir au sens de l'idéal pour la vie. Confronté à la difficulté de la réalité, le poète ne s'attarde pas à se plaindre de l'épreuve, mais choisit de transcender la souffrance par la force de l'imagination, se frayant un lieu de repos pour l'esprit. Cette capacité à lever les yeux vers les étoiles depuis la réalité est particulièrement précieuse aujourd'hui. Lorsque nous sommes submergés par les trivialités quotidiennes, emportés par diverses pressions, pouvons-nous encore, comme Liú Yǔxī, conserver l'imagination et le courage de « monter droit à la Voie Lactée » ? Pouvons-nous encore, dans la fatigue de la vie, nous réserver un ciel que nous puissions contempler ?

À un niveau plus profond, ce poème nous enseigne aussi : la véritable transcendance n'est pas une fuite de la réalité, mais, tout en regardant la réalité en face, maintenir l'aspiration à l'idéal. Le sable sous la plume de Liú Yǔxī ne s'arrête pas d'avancer parce qu'il a été lavé et vanné par les vagues et le vent ; au contraire, c'est précisément cette expérience de martèlement et d'épuration qui lui donne le droit de monter droit à la Voie Lactée. Cela nous rappelle : idéal et réalité ne s'opposent pas, ces épreuves subies dans la réalité peuvent précisément devenir les marches qui nous mènent vers un état plus élevé.

Enfin, cette disposition d'esprit, endurcie par l'épreuve mais n'ayant pas perdu son romantisme, est particulièrement émouvante. Liú Yǔxī, exilé vingt-trois ans, ne devint pas un lettré déchu se plaignant du ciel et des hommes, mais écrivit au contraire des vers pleins de candeur et d'imagination comme « 如今直上银河去,同到牵牛织女家。 » Ce cœur d'enfant préservé au travers des vicissitudes, cette poésie et ce romantisme qui ne s'éteignent pas dans la détresse, sont peut-être la nourriture spirituelle dont notre époque, trop pragmatique et intéressée, a le plus besoin.

À propos du poète

liu yuxi

Liu Yuxi (刘禹锡), 772 - 842 A.D., was a native of Hebei. His poems are characterized by bright and lively language, loud and harmonious rhythms, and an eloquent and refreshing style, which was highly regarded by the people of the time, and he was known as the “诗豪”.

Total
0
Shares
Prev
Premiers souffles d'automne de Liu Yuxi
shi wen qiu feng

Premiers souffles d'automne de Liu Yuxi

Jadis, regardant les chrysanthèmes jaunes, avec vous je me suis

Suivant
Chant d’automne I de Liu Yuxi
qiu ci i

Chant d’automne I de Liu Yuxi

De tout temps, face à l’automne, on se lamente sur la solitude

You May Also Like