Nuit d’auberge de Du Mu

lv su
    L’auberge est sans compagnon qui vaille.
Recueilli, le sentiment se fait silence.
À la lampe froide, je pense aux jours anciens.
Une oie sauvage perdue alerte le sommeil troublé.

Le rêve lointain de retour envahit l’aube.
Une lettre de chez moi mettra un an à venir.
Sur le fleuve bleu, belle est la brume lunaire —
Devant ma porte, est amarrée une barque de pêche.

Poème chinois

「旅宿」
旅馆无良伴,凝情自悄然。
寒灯思旧事,断雁警愁眠。
远梦归侵晓,家书到隔年。
沧江好烟月,门系钓鱼船。

杜牧

Explication du poème

La date précise de composition de ce poème est difficile à établir. D'après l'émotion profonde et intériorisée et la technique rigoureuse et maîtrisée, il devrait appartenir aux œuvres de la période d'errance officielle de Du Mu après la quarantaine. À cette époque, le poète devait être en poste dans différentes préfectures, ou en voyage pour affaires, séjournant dans des auberges. La carrière des lettrés de la fin des Tang s'accompagnait souvent de fréquents déplacements et de longs voyages, faisant de l'« auberge » un espace important où ils vivaient la solitude et réfléchissaient sur la vie. Ce poème de Du Mu est précisément, dans cette condition universelle, la profonde révélation et la présentation poétique du monde intime d'un individu.

Cette œuvre de Du Mu n'est peut-être pas aussi largement diffusée que ses quatrains historiques ou ses célèbres poèmes lyriques, mais elle représente, dans sa création de poèmes réguliers en cinq syllabes, la catégorie où l'émotion est la plus sombre et la technique la plus pure. Elle rejette les allusions historiques externes et l'éclat du langage, se tournant entièrement vers la saisie des subtils états d'âme intérieurs et la création d'une atmosphère esthétique du voyage. Ce qu'elle montre n'est pas un chagrin accidentel d'un lieu et d'un temps, mais le dilemme universel que tout voyageur peut éprouver, concernant la solitude, la nostalgie du pays, la séparation temporelle et le refuge spirituel. Ainsi, bien que dépourvu de perspicacité historique saisissante ou d'images éclatantes et colorées, ce poème, par sa profonde empathie et sa parfaite fusion du paysage et de l'émotion, occupe une place unique et importante parmi les poèmes sur le thème du voyage à travers les âges.

Premier distique : « 旅馆无良伴,凝情自悄然。 »
Lǚguǎn wú liáng bàn, níng qíng zì qiǎorán.
À l'auberge, pas de bonne compagnie ;
Rassemblant mes sentiments, seul, silencieusement.

Le début aborde directement le thème, énonçant l'expérience centrale du voyage — la solitude. « Pas de bonne compagnie » ne signifie pas seulement l'absence de compagnie, mais un état d'isolement spirituel où personne n'est là pour écouter, pour faire écho. « Rassemblant mes sentiments, seul, silencieusement » approfondit poétiquement cet état : « rassemblant mes sentiments » signifie la concentration des émotions, la méditation silencieuse ; « seul, silencieusement » décrit un état statique d'immersion silencieuse et solitaire. Ce distique provoque, par l'isolement spatial (auberge), un silence psychologique (silencieusement), établissant pour tout le poème un ton introspectif et sombre.

Second distique : « 寒灯思旧事,断雁警愁眠。 »
Hán dēng sī jiù shì, duàn yàn jǐng chóu mián.
Lanterne froide, pensant aux affaires passées ;
Oie sauvage rompue, alarmant le sommeil chagrin.

Ce distique passe du « rassemblant » statique au « pensant » et à l'« alarmant » dynamiques, choisissant deux images les plus caractéristiques du voyage. La « lanterne froide » est une synesthésie visuelle et tactile ; la lanterne éclaire, mais préfixée de « froide », c'est à la fois une description réaliste de la froideur de la lanterne dans la nuit profonde, et plus encore l'extériorisation de la solitude et de la froideur intime du poète. Sous sa lumière, « pensant aux affaires passées » devient inévitable. Le cri de l'« oie sauvage rompue » est quant à lui un choc auditif. L'« oie sauvage rompue » désigne l'oie sauvage séparée du groupe, symbole classique de l'errance sans attache ; un « alarmant » décrit à la fois la soudaineté saisissante du son, et plus encore le fait que ce son pique le sommeil déjà fragile, imprégné de nostalgie, du poète. Lanterne et oie sauvage, l'une intérieure, l'autre extérieure, l'une statique, l'autre dynamique, tissent ensemble le réseau dense de la pensée chagrine de la nuit de voyage.

Troisième distique : « 远梦归侵晓,家书到隔年。 »
Yuǎn mèng guī qīn xiǎo, jiā shū dào gé nián.
Rêve lointain, retourner, envahissant l'aube ;
Lettre de famille, parvenir, séparée d'une année.

Ce distique est plus sinueux et profond dans l'expression de l'émotion, utilisant un double obstacle temporel pour renforcer la douleur. « Rêve lointain, retourner » est une compensation illusoire ; le rêve peut transcender la géographie, « retourner » instantanément chez soi, mais ce réconfort est bref, et interrompu par « envahissant l'aube », signifiant la facilité avec laquelle le beau rêve s'évanouit et le retour immédiat à la réalité. « Lettre de famille, parvenir, séparée d'une année » est la réalité cruelle ; les communications étant difficiles dans l'antiquité, la transmission des lettres lente, les deux mots « séparée d'une année » donnent une longueur temporelle concrète au sentiment de désespoir apporté par la distance spatiale. Le rêve, bien que « lointain », est accessible (dans le rêve) ; la lettre de famille, bien qu'espérée, est « séparée d'une année ». Ce contraste cruel, l'un proche, l'autre lointain, l'un illusoire, l'autre réel, pousse le sentiment de nostalgie du pays jusqu'au supplice extrême.

Dernier distique : « 沧江好烟月,门系钓鱼船。 »
Cāng jiāng hǎo yān yuè, mén xì diào yú chuán.
Le fleuve bleu, belle brume et lune ;
À la porte, amarrée, une barque de pêche.

Le dernier distique écarte soudain le pinceau, semblant passer à l'appréciation du beau paysage calme devant la fenêtre, mais poussant en réalité les remous intérieurs à un état plus profond. « Le fleuve bleu, belle brume et lune » est le beau paysage objectif, mais cette beauté appartient au fleuve, à la nature, et n'appartient pas au voyageur errant ; au contraire, par son calme et sa beauté, elle fait ressortir l'agitation et l'absence d'attache de l'âme du voyageur. « À la porte, amarrée, une barque de pêche » est le trait qui achève l'œuvre : cette barque amarrée symbolise l'ancrage, la stabilité et le retour, mais c'est une « barque de pêche », pointant vers la vie libre et insouciante des fleuves et lacs, formant un fort contraste avec les contraintes et l'errance du poète en tant qu'homme d'errance officielle. Elle est calmement amarrée là, comme une métaphore d'un refuge accessible mais qu'on ne peut vraiment posséder, faisant se figurer toute la solitude et la nostalgie dans ce tableau de nature morte plein de suggestions, laissant une résonance infinie.

Lecture globale

Ce poème régulier en cinq syllabes est un modèle, dans le thème du voyage, de l'écriture émotionnelle « de l'intérieur vers l'extérieur, puis de l'extérieur vers l'intérieur ». Prenant la chambre d'auberge comme théâtre psychologique, il montre avec subtilité le flux des états d'âme d'un voyageur solitaire au cours d'une nuit.

Le poème suit une logique émotionnelle et une trame temporelle rigoureuses : de l'assise solitaire et de la concentration des sentiments à la tombée de la nuit (premier distique), à l'évocation du passé devant la lanterne et à l'alarme de l'oie sauvage troublant le sommeil chagrin au cœur de la nuit (second distique), puis au retour dans le rêve vers l'aube et à la pensée de l'éloignement au réveil (troisième distique), pour finalement conclure par la contemplation du paysage devant la fenêtre à l'aube (dernier distique). Dans ce processus, les sens du poète sont pleinement mobilisés (visuel de la lanterne froide, de la brume et de la lune, auditif de l'oie sauvage rompue, tactile du froid, illusion du rêve), et l'émotion progresse couche après couche, de la solitude à la nostalgie du passé, à l'alarme chagrine, au retour en rêve, puis au désespoir de la lettre difficile à attendre, pour aboutir finalement à une vague mélancolie complexe face à la nature éternelle et à la vie insouciante. L'intelligence de Du Mu réside dans le fait qu'il fond une activité psychologique si subtile et sinueuse entièrement dans un parallélisme rigoureux, des images concises et un cadre spatio-temporel clair, donnant à tout le poème un sentiment profond et délicat sans perdre la mesure, une atmosphère vaste et brumeuse mais une structure stricte.

Spécificités stylistiques

  • Classicité et capacité de portée émotionnelle du choix des images : Dans le poème, « auberge », « lanterne froide », « oie sauvage rompue », « rêve lointain », « lettre de famille », « fleuve bleu », « barque de pêche » sont tous des images classiques de la poésie du voyage. L'excellence de Du Mu réside dans le fait qu'il donne à ces images communes une forte tension émotionnelle et une couleur personnalisée par des associations précises de verbes et d'adjectifs (« rassemblant » les sentiments, « alarmant » le sommeil chagrin, « envahissant » l'aube, « séparée » d'une année, « amarrée » la barque), en faisant des supports parfaits d'états d'âme spécifiques.
  • Art de renforcement par contraste spatio-temporel : Dans le temps, le poème oppose le bref « rêve » au long « séparée d'une année » ; dans l'espace, il oppose le « retour en rêve » illusoire et facilement accessible à la « lettre de famille » réellement difficile à atteindre ; dans la condition, il oppose l'errance de son propre « auberge » à la stabilité et au retour symbolisés par la « barque de pêche » devant la porte. Cette méthode de contraste multidimensionnelle et à plusieurs niveaux approfondit et complexifie considérablement le thème de la nostalgie et de la solitude.
  • Rythme émotionnel de tension et de détente : L'évolution émotionnelle de tout le poème alterne tension et détente. Le premier distique est bas, le second plaintif, le troisième, après l'instant d'espoir du « retour en rêve », retombe immédiatement dans la déception plus profonde de « séparée d'une année », et le dernier distique fait ressortir le « vague » intérieur par le « beau » du paysage extérieur, formant un rythme émotionnel qui cherche à s'élever d'abord en se réprimant, circulant et revenant, correspondant à l'état réel des fluctuations de l'âme de celui qui ne dort pas toute la nuit.
  • Résonance profonde de la conclusion par le paysage : Le dernier distique est une pure description de paysage, pas un seul mot sur l'émotion, mais l'émotion est dans le paysage, le sens déborde des mots. La beauté objective de la « belle brume et lune » et l'immobilité de la « barque de pêche amarrée » forment ensemble un monde de l'autre rive à la fois tentant (paix) et distant (ne m'appartenant pas), confiant de manière implicite au poète toute la tristesse du voyage, le sentiment de sa propre condition, la pensée du retour, concluant d'une manière infiniment prolongée, d'une grande beauté implicite et profonde.

Éclairages

Cette œuvre est comme une fenêtre donnant sur le monde spirituel des lettrés anciens ; elle reflète non seulement la tristesse du voyage personnel de Du Mu, mais plus encore une saveur universelle de la vie, transcendant les époques, concernant la solitude, l'errance et l'apaisement spirituel.

Elle nous révèle que la solitude est une condition difficile à éviter complètement dans la vie. L'« auberge » du poème peut être vue comme le symbole de tout environnement qui nous fait sentir étranger et isolé. Dans la solitude, l'homme « pense instinctivement aux affaires passées », cherche le retour en rêve (retour spirituel au pays natal), mais la réalité est souvent comme la lettre de famille « séparée d'une année », avec des obstacles difficiles à surmonter. Le véritable dilemme réside peut-être dans le fait que, lorsqu'une vie différente, belle comme la « belle brume et lune du fleuve bleu », est peut-être sous nos yeux (comme l'ermitage symbolisé par la « barque de pêche »), l'individu ne peut y parvenir vraiment à cause de diverses entraves (devoirs, identité, situation).

Ainsi, ce poème n'exprime pas seulement le sentiment de nostalgie du pays natal, mais touche plus profondément à la contradiction entre la finitude de l'homme et l'éternel désir d'infini (liberté, paix, appartenance). Il nous fait réfléchir : dans le voyage de la vie, voué à l'errance ou plein de limites, comment apaiser ce cœur qui désire « l'ancrage » ? Est-ce se reposer sur le réconfort du « rêve lointain », ou cultiver un état d'esprit transcendant capable d'apprécier la « belle brume et lune » sans en être prisonnier ? Du Mu ne donne pas de réponse, mais avec une honnêteté poétique, il présente tout le poids et la beauté de ce dilemme, permettant à chaque lecteur des générations suivantes d'y voir, à un moment donné, son propre état d'âme d'« auberge ».

À propos du poète

Du Mu

Du Mu (杜牧), 803 - 853 après J.-C., était originaire de Xi'an, dans la province de Shaanxi. Parmi les poètes Tang, il était l'un de ceux qui présentaient des caractéristiques propres, et les générations suivantes ont aimé le classer aux côtés de Li Shangyin. Les poèmes de Du Mu sont lumineux et fluides, riches en couleurs.

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