Vue d’automne sur Chang’an de Du Mu

chang an qiu wang
                La tour se dresse, hors de l’arbre gelé.
Le ciel-miroir, sans un seul souffle.

Mont du Sud, et Couleur d’Automne —
Deux hauteurs qui rivalisent d’être.

Poème chinois

「长安秋望」
楼倚霜树外,镜天无一毫​。
南山与秋色,气势两相高。

杜牧

Explication du poème

Ce poème fut composé vers 850 (4ᵉ année de l’ère Dazhong), durant les dernières années de Du Mu alors qu’il résidait à Chang’an. Il représente un modèle de ses quatrains décrivant des paysages. Après de nombreuses années d’affectations en province, le poète était enfin revenu au centre de l’empire, occupant des postes tels que Vice-directeur du Département des Nominations (lìbù yuánwài láng). Le Du Mu de cette période, son ardeur politique s’étant refroidie, portait un regard plus limpide sur la nature et l’univers. La valeur unique de Regard automnal sur Chang'an réside dans le fait qu’il sort complètement du sillon traditionnel de la tristesse automnale (bēi qiū), et reconstruit, avec une perspective inédite et exaltante, la connotation esthétique de l’automne. La limpidité du « ciel-miroir sans un cheveu » (jìng tiān wú yī háo) et la grandeur de « l’allure, l’une et l’autre, rivalisent de hauteur » (qìshì liǎng xiāng gāo) sont à la fois des traits vigoureux rares à la fin des Tang, et correspondent à l’épuration et à la sublimation du monde spirituel du poète après les vicissitudes de sa carrière officielle.

Premier distique : « 楼倚霜树外,镜天无一毫。 »
Lóu yǐ shuāng shù wài, jìng tiān wú yī háo.
Le pavillon s’adosse au-delà des arbres givrés ;
Ciel-miroir, sans un cheveu.

« Le pavillon s’adosse au-delà des arbres givrés » établit, par la relation spatiale entre architecture et végétation, la hauteur de perspective de tout le poème. Le mot « s’adosse » () est ingénieux : il décrit à la fois la posture du pavillon comme s’il s’appuyait activement contre les arbres givrés, et suggère une tension entre la construction humaine et l’œuvre de la nature. Les arbres givrés par l’automne, aux couleurs bigarrées et aux branches vigoureuses, deviennent le socle solide du haut pavillon. Le vers suivant, « Ciel-miroir, sans un cheveu », accomplit le bond visuel de la terre au firmament. La métaphore du « ciel-miroir » n’exprime pas seulement la limpidité du ciel automnal, elle confère au ciel une spiritualité dotée d’une fonction réflexive — il réfléchit non seulement les paysages, mais aussi l’état d’esprit de l’observateur. L’expression absolue de « sans un cheveu » crée une sensation de pureté quasi-vide, réservant un vaste espace pour l’éclat d’allure qui suivra.

Dernier distique : « 南山与秋色,气势两相高。 »
Nán shān yǔ qiū sè, qìshì liǎng xiāng gāo.
Montagne du Sud et teinte automnale,
Leur allure, l’une et l’autre, rivalisent de hauteur.

Ce distique est la mise en pratique ultime, dans la poétique chinoise, de l’« écrire le virtuel par le réel ». Le poète juxtapose une forme montagneuse concrète (la Montagne du Sud, Nánshān, le mont Zhongnan) et un attribut saisonnier abstrait (la teinte automnale, qiūsè), les faisant dialoguer au niveau de l’« allure » (qìshì). Le mot « l’une et l’autre » (xiāng) dans « rivalisent de hauteur » est particulièrement crucial : il ne s’agit pas d’une mise en valeur unidirectionnelle, mais d’une stimulation et confirmation réciproques. La Montagne du Sud paraît plus escarpée à cause de la teinte automnale, et la teinte automnale acquiert plus de substance grâce à la Montagne du Sud. Ce processus dynamique de « rivaliser de hauteur » (xiāng gāo) active complètement le tableau, élevant le rouleau de paysage statique en une scène spirituelle pleine de tension vitale. Sous la plume de Du Mu, l’automne n’est plus le symbole du déclin, mais une existence dotée d’une vitalité imposante, qui rivalise avec ce repère éternel qu’est le mont Zhongnan.

Lecture globale

C’est une œuvre qui réécrit la philosophie du temps par une poétique de l’espace. Par la construction minutieuse d’un espace vertical — le pavillon plus haut que les arbres, le ciel plus haut que le pavillon, la Montagne du Sud et la teinte automnale plus hautes que tout —, Du Mu accomplit, sur le plan de la hauteur physique, l’épuration spirituelle de l’automne. Les quatre vers forment une chaîne logique visuelle parfaite : point d’appui (pavillon) → arrière-plan (ciel-miroir) → vue lointaine (Montagne du Sud) → monde imaginaire (teinte automnale), s’éloignant couche après couche, s’élevant pas à pas.

La révolution centrale du poème réside dans le traitement d’abstraction de la « teinte automnale ». Les poèmes d’automne traditionnels transmettent l’émotion par des images concrètes (feuilles tombées, oies sauvages retournant, lotus flétris). Du Mu, lui, fait de la « teinte automnale » elle-même le sujet esthétique, la détachant de tout support concret pour la faire rivaliser directement d’allure avec le mont Zhongnan. Cette manière d’écrire qui substantifie l’esprit de la saison fait transcender au poème le niveau de l’expression lyrique de l’instant pour entrer dans une réflexion métaphysique sur l’essence de la nature. La teinte automnale n’est plus un attribut du paysage, mais devient une divinité naturelle douée d’une force de personnalité indépendante, de même rang que la montagne.

Il est à noter l’usage du mot « allure » (qìshì) dans le poème. Dans un contexte où le style poétique de la fin des Tang tendait à la préciosité, Du Mu, prenant l’« allure » pour l’œil du poème, a sans conteste une signification de réaction dans l’histoire littéraire. Cette allure vient à la fois de la structure géologique de la Montagne du Sud, de l’air limpide de l’automne entre ciel et terre, et de la projection vers l’extérieur de l’esprit intime du poète. Lorsqu’il dit « rivalisent de hauteur », il proclame en réalité : l’envergure de l’homme peut parfaitement rivaliser de hauteur avec la montagne, égaler en vastitude la teinte automnale. C’est le reflet ultime de l’atmosphère des Tang florissants à la fin des Tang, et la dernière confirmation par Du Mu de la hauteur spirituelle du lettré-fonctionnaire.

Spécificités stylistiques

  • Esthétique verticale de la construction spatiale : Des arbres givrés (niveau du sol) au pavillon (niveau artificiel), puis au ciel-miroir (niveau cosmique) et enfin à la Montagne du Sud (niveau du repère naturel), le poème forme une structure verticale claire. Cette conception spatiale de l’élévation couche après couche est à la fois le reflet fidèle d’une caractéristique géographique de Chang’an (la Montagne du Sud est au sud de la ville) et la métaphore d’une élévation continue de l’état spirituel.
  • Sagesse poétique de la conversion réel-virtuel : Juxtaposer la « Montagne du Sud » concrète et la « teinte automnale » abstraite, c’est laisser la montagne réelle fournir un point d’appui visuel à la teinte automnale virtuelle, tandis que la teinte automnale insuffle une âme saisonnière à la montagne. Cette méthode où réel et virtuel se vérifient mutuellement et s’améliorent l’un l’autre élargit le territoire d’expression de la poésie classique.
  • Pratique extrême de l’esthétique de la propreté : La propreté absolue de « sans un cheveu », la réflexion parfaite du « ciel-miroir », la filtration monochrome des « arbres givrés », créent ensemble une expérience visuelle pure à l’extrême. Par cette épuration du monde complexe, Du Mu crée l’un des tableaux automnaux les plus propres de l’histoire de la poésie chinoise.

Éclairages

Cette œuvre montre une manière de regarder les choses qui est transcendante : lorsque nous examinons le monde depuis un point d’appui spirituel suffisamment élevé, les dix mille êtres peuvent manifester leur forme la plus essentielle, la plus imposante. Du Mu ne tombe pas dans l’émotion traditionnelle de la tristesse automnale ; il gravit le haut pavillon, regarde vers la Montagne du Sud, et laisse la teinte automnale déployer son ampleur grandiose entre ciel et terre. L’enseignement pour l’homme moderne est le suivant : la perspective détermine l’état — beaucoup de ce qui nous trouble comme « désolation » et « déclin » n’est peut-être dû qu’au fait que nous ne nous plaçons pas assez haut, que nous ne voyons pas assez loin.

L’image de « leur allure, l’une et l’autre, rivalisent de hauteur » révèle une relation spirituelle idéale entre l’homme et la nature : ce n’est pas l’homme qui, admirant la grandeur de la nature, se sent minuscule, mais l’esprit de l’homme capable de dialoguer d’égal à égal avec la force naturelle, de s’exciter mutuellement. La Montagne du Sud est certes haute et escarpée, la teinte automnale est certe vaste, mais l’envergure du poète est suffisante pour contenir tout cela, et même rivaliser avec elle. Cela nous rappelle : la véritable liberté spirituelle réside dans la capacité d’affronter l’univers en posture de sujet, et non d’être toujours l’admirateur passif ou celui qui se lamente.

Finalement, ce poème nous donne une méthode pour ouvrir l’infini dans la limite. Du Mu se trouvait dans le déclin de la fin des Tang, dans l’espace restreint de Chang’an, mais put, par un coup d’œil sur le paysage automnal, construire un univers spirituel si élevé et grandiose. Cela prouve un point : les limites extérieures ne peuvent jamais emprisonner le vol de l’esprit ; pourvu que l’âme soit assez limpide et assez haute, on peut voir, même dans l’étroitesse d’une cabane, la splendeur de la Montagne du Sud et de la teinte automnale rivalisant de hauteur. En ce sens, Regard automnal sur Chang'an n’est pas seulement un poème de paysage, c’est une révélation sur la manière de transcender son époque et sa condition, de préserver la majesté de l’esprit.

À propos du poète

Du Mu

Du Mu (杜牧), 803 - 853 après J.-C., était originaire de Xi'an, dans la province de Shaanxi. Parmi les poètes Tang, il était l'un de ceux qui présentaient des caractéristiques propres, et les générations suivantes ont aimé le classer aux côtés de Li Shangyin. Les poèmes de Du Mu sont lumineux et fluides, riches en couleurs.

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