Visite à l’ermite Lü (sans le rencontrer) de Wang Wei

chun ri yu pei di guo xin chang li fang lv yi ren bu yu
                Cette source aux pêchers, à l’écart de toute poussière mondaine,
Au sud du Marché aux Saules, nous cherchons l’homme retiré.
Devant sa porte, nous n’osons inscrire l’oiseau vulgaire ;
Pour voir ses bambous, à quoi bon demander le maître ?

Les montagnes vertes sur les remparts semblent dans la maison ;
L’eau de l’est traverse et entre chez le voisin de l’ouest.
Porte close, il écrit ses livres, depuis combien d’années ?
Les pins qu’il planta sont tous vieux, leurs écailles de dragon.

Poème chinois

「春日与裴迪过新昌里访吕逸人不遇」
桃源一向绝风尘,柳市南头访隐沦。
到门不敢题凡鸟,看竹何须问主人。
城上青山如屋里,东家流水入西邻。
闭户著书多岁月,种松皆老作龙鳞。

王维

Explication du poème

Ce poème fut composé pendant la période où Wang Wei, âgé, résidait à Chang'an. À cette époque, le poète, ayant traversé les vicissitudes du monde, comprenait profondément le principe selon lequel « dans mes vieux jours, je n'aime que le calme, des dix mille choses, aucune ne me concerne » ; à moitié fonctionnaire, à moitié ermite, son cœur aspirait aux forêts et aux sources. Ce poème relate une visite ordinaire par un jour de printemps ; la personne visitée, Lü Yiren, était un noble ermite caché parmi la foule de Chang'an. Le poème prend comme point de départ « la visite sans rencontre », mais ne verse pas dans la mélancolie habituelle ; au contraire, il saisit cette occasion pour évoquer progressivement, couche après couche, un idéal de vie érémitique transcendant le monde matériel, où l'homme et son environnement ne font qu'un, révélant le plaisir méditatif et l'excellente poétique spatiale de la poésie tardive de Wang Wei, où « l'événement même est la vérité » et où « partout où l'on touche, c'est le réel ».

Premier distique : « 桃源一向绝风尘,柳市南头访隐沦。 »
Táo yuán yī xiàng jué fēng chén, liǔ shì nán tóu fǎng yǐn lún.
La demeure semblable à la Source des Pêchers, de tout temps à l'écart de la poussière du monde ;
À l'extrémité sud du Marché aux Saules, nous cherchons l'ermite retiré.

L'ouverture utilise le symbole classique de l'érémitisme, « la Source des Pêchers » (桃源), pour décrire de manière abstraite l'esprit de la demeure de Lü Yiren, la situant comme une terre pure au sein de la poussière du monde. « De tout temps à l'écart de la poussière du monde » (一向绝风尘) en souligne la constance transcendante. Puis, avec « l'extrémité sud du Marché aux Saules » (柳市南头), un nom de quartier réel et précis de Chang'an, il concrétise, mêlant ainsi l'abstrait et le concret. Cela exprime à la fois l'aspiration et indique que cette visite est un voyage spirituel cherchant le détachement au sein de l'agitation mondaine. Le terme « ermite retiré » (隐沦) est empreint d'admiration pour le maître des lieux qui évite le monde et s'élève haut.

Second distique : « 到门不敢题凡鸟,看竹何须问主人。 »
Dào mén bù gǎn tí fán niǎo, kàn zhú hé xū wèn zhǔ rén.
Arrivés à la porte, n'osant inscrire "oiseau vulgaire" ;
Puisque c'est pour admirer le bambou vert, à quoi bon demander le maître ?

Ce distique utilise habilement des allusions pour exprimer des sentiments complexes. Nouvelles Histoires du Monde rapporte que Lü An, rendant visite à Ji Kang sans le trouver, fut accueilli par le frère aîné de Ji Kang, Ji Xi ; Lü An écrivit alors sur la porte le caractère « 鳳 » (phénix) et partit, utilisant « oiseau vulgaire » (凡鸟, décomposition du caractère 鳳) pour tourner en dérision Ji Xi, homme vulgaire. Wang Wei inverse le sens : « n'osant inscrire 'oiseau vulgaire' », est à la fois une marque d'humilité et une très haute estime et vénération envers Lü Yiren, qui n'est certainement pas un « oiseau vulgaire ». Le vers suivant, « puisque c'est pour admirer le bambou vert, à quoi bon demander le maître ? », s'inspire de l'histoire de Wang Huizhi qui disait « comment pourrais-je passer un jour sans ce gentleman ? », indiquant que le but de sa venue est d'admirer le caractère noble (comme le bambou), et non de s'attacher à la forme d'une rencontre. L'état d'esprit est transcendant et libre, transformant le hasard de « ne pas rencontrer » en la certitude de « trouver du plaisir ».

Troisième distique : « 城上青山如屋里,东家流水入西邻。 »
Chéng shàng qīng shān rú wū lǐ, dōng jiā liú shuǐ rù xī lín.
Sur les remparts, les monts bleus semblent pénétrer dans la maison ;
Les eaux courantes de la maison de l'est entrent chez le voisin de l'ouest.

Ce distique est un trait de génie décrivant l'environnement érémitique, montrant pleinement le talent de Wang Wei pour « avoir de la peinture dans la poésie » et son habileté à agencer les rapports spatiaux. Le poète ne décrit pas l'espace étroit à l'intérieur des murs de la cour, mais prend « l'intérieur de la maison » (屋里) comme point de vue, absorbant vers l'extérieur « les monts bleus sur les remparts » (城上青山) ; puis, prenant l'eau courante comme lien, il unit « la maison de l'est » (东家) et « le voisin de l'ouest » (西邻). Les deux vers brisent les limites physiques entre l'architecture et la nature, entre son propre foyer et celui des autres, créant un habitat ouvert, fluide et symbiotique. « Les monts bleus semblent pénétrer dans la maison », c'est l'extension de l'état d'esprit ; « les eaux courantes entrent chez le voisin », c'est la circulation de la vitalité. Ce n'est pas seulement une description de paysage, c'est aussi une interprétation poétique du monde intérieur et de l'état d'existence du maître des lieux : bien qu'habitant l'agitation urbaine, son cœur est relié à la nature ; bien qu'au milieu des relations humaines, son atmosphère communique avec les dix mille choses.

Quatrième distique : « 闭户著书多岁月,种松皆老作龙鳞。 »
Bì hù zhù shū duō suì yuè, zhǒng sōng jiē lǎo zuò lóng lín.
Portes closes, à composer des livres, que d'années et de mois ;
Les pins plantés sont tous vieux, formant des écailles de dragon.

Le distique final passe de l'évocation réaliste à une description profonde et durable de la vie érémitique du maître. « Portes closes, à composer des livres » (闭户著书) est une persévérance spirituelle statique ; « que d'années et de mois » (多岁月) déploie la dimension temporelle longue. Le plus merveilleux est « les pins plantés sont tous vieux, formant des écailles de dragon » (种松皆老作龙鳞) : le pin est le symbole de la fermeté et de la longévité ; « vieux, formant des écailles de dragon » décrit de manière imagée la façon dont le temps sculpte et sublime la vie. Ce pin ancien est à la fois le témoin de la vie érémitique, et sa posture « d'écailles de dragon » est l'incarnation de la personnalité noble et détachée du maître, ayant traversé les vicissitudes du monde mais au cœur d'autant plus ferme. Conclure sur l'homme par le paysage laisse une résonance infinie.

Appréciation globale

Ce poème est un hymne à l'esprit érémitique qui « décrit une rencontre profonde à travers une non-rencontre ». Sa structure est ingénieuse, se déployant autour du mot « visiter » (访) en quatre tournants : le premier distique est la visite de l'intention (visiter l'ermite de la Source des Pêchers) ; le second est la visite réelle (arriver à la porte sans rencontrer, mais trouver du plaisir en admirant le bambou) ; le troisième est la visite de l'environnement (de l'extérieur vers l'intérieur, percevoir son royaume transcendant) ; le quatrième est la visite du temps (imaginer de loin sa vie au fil des ans). Les quatre distiques, passant de l'espace (l'extrémité sud du Marché aux Saules) à l'état d'esprit (à quoi bon demander le maître pour admirer le bambou), du paysage sous les yeux (monts bleus, eaux courantes) à l'état durable (vieux pins aux écailles de dragon), s'approfondissent couche après couche, dépeignant avec une richesse, une vérité et une élévation extrêmes l'image d'un ermite jamais rencontré et le monde spirituel qu'il représente. Le regret de la visite sans rencontre est entièrement remplacé par une compréhension profonde et une résonance avec le royaume érémitique, ce qui est une excellente illustration de l'état d'esprit de Wang Wei dans ses vieux jours, semblable à « arrivant au bout de l'eau, s'asseyant regarder les nuages s'élever », suivant les circonstances, laissant faire, et voyant le printemps partout où se pose le regard.

Caractéristiques d'écriture

  • Utilisation inverse et transformation des allusions : « N'osant inscrire 'oiseau vulgaire' » inverse l'anecdote de Lü An, changeant la moquerie en vénération ; « puisque c'est pour admirer le bambou vert, à quoi bon demander le maître ? » transforme l'anecdote de Wang Huizhi, changeant l'obsession en détachement. L'utilisation des allusions est comme le sel dans l'eau, ajoutant de l'épaisseur culturelle tout en transmettant avec précision une déférence et une liberté d'esprit complexes et subtiles.
  • Pratique exceptionnelle de la poétique spatiale : Le distique « Sur les remparts, les monts bleus semblent pénétrer dans la maison ; Les eaux courantes de la maison de l'est entrent chez le voisin de l'ouest » est un modèle de traitement de l'espace architectural et naturel, privé et public, dans la poésie classique chinoise. Par la pénétration visuelle (les monts bleus entrant dans la maison) et l'extension auditive (les eaux traversant les voisins), il dissout par l'imagination poétique les séparations physiques, créant un modèle d'espace idéal où l'homme et le ciel ne font qu'un, et les voisins sont en harmonie.
  • Stratégie narrative mêlant réalité et imaginaire : Le poème comporte une visite réelle (l'extrémité sud du Marché aux Saules) et une description imaginaire (la Source des Pêchers à l'écart de la poussière) ; un paysage sous les yeux (monts bleus, eaux courantes) et des faits imaginés (composer des livres portes closes, vieux pins aux écailles de dragon). Le tissage de réalité et d'imaginaire préserve le réalisme du récit de visite, tout en élargissant considérablement l'espace de réflexion et d'appréciation esthétique du poème.
  • Symbolisme de la personnalité à travers les objets : Le poème utilise une série d'images — « bambou » (noblesse), « monts bleus et eaux courantes » (ampleur de l'esprit), « vieux pins aux écailles de dragon » (fermeté et longévité) — qui, superposées, construisent et mettent en valeur ensemble l'image et le charisme de l'ermite Lü Yiren, hors du commun, transcendant et détaché de la poussière du monde.

Éclairages

Cette œuvre révèle que la véritable rencontre n'est pas nécessairement une rencontre physique, mais une résonance spirituelle et une compréhension du royaume de l'autre. Wang Wei nous dit qu'en visitant une personne de haute valeur spirituelle, l'important n'est pas de rencontrer sa personne, mais de toucher son monde intérieur à travers l'environnement où il vit, les traces qu'il a laissées (comme le bambou, les pins), et l'atmosphère qu'il a créée.

À notre époque d'explosion de l'information et de fréquentations sociales fréquentes mais souvent marquées par l'isolement des cœurs, ce poème offre un modèle de relation approfondie : peut-être devrions-nous accorder plus d'attention au dialogue avec l'« environnement » et les « traces » du monde intérieur d'autrui — sa pensée (composer des livres), ses goûts (planter des pins), comment il établit ses relations avec la nature et la communauté (monts bleus, eaux courantes). Même sans « rencontre » physique, une profonde « communion spirituelle » peut être accomplie. Parallèlement, ce poème exprime aussi l'aspiration de Wang Wei à un état idéal d'existence : ouvrir dans le monde une terre pure pour l'esprit, laisser les « monts bleus » pénétrer le cœur, les « eaux courantes » relier les voisins, et, dans la sédimentation du temps (vieux pins aux écailles de dragon), réaliser la richesse spirituelle et la plénitude de la personnalité. Cette sagesse érémitique millénaire demeure, pour l'homme moderne assoiffé d'apaisement de l'âme dans le tumulte, un remède doux et profond.

À propos du poète

Wang Wei

Wang Wei (王维), 701 - 761 après J.-C., était originaire de Yuncheng, dans la province de Shanxi. Ses poèmes de paysages et d'idylles, aux images d'une grande portée et aux significations mystérieuses, ont été largement appréciés par les lecteurs des générations suivantes, mais Wang Wei n'est jamais vraiment devenu un homme de paysages et d'idylles.

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