Devant la tour de Maître Huang, le fleuve coule vers l’est,
Le printemps paresseux, accablé de fatigue, s’appuie sur la brise.
Un bouquet de pêchers s’épanouit, sans maître pour le contempler :
Est-ce le rouge profond qu’il faut chérir, ou le rouge léger ?
Poème chinois
「江畔独步寻花 · 其五」
杜甫
黄师塔前江水东,春光懒困倚微风。
桃花一簇开无主,可爱深红爱浅红?
Explication du poème
Ce poème est le cinquième de la série Cherchant des fleurs, seul au bord du fleuve. Il fut composé au printemps 767, sous le règne de l'empereur Daizong des Tang. Du Fu résidait alors dans sa chaumière près du ruisseau Huanhua à Chengdu. Bien que la révolte d'An Lushan fût réprimée, les affaires de l'État n'étaient pas apaisées. Le poète, exilé dans le sud-ouest, vivait dans la gêne. Pourtant, dans cette courte période de stabilité et de quieste relative de ses dernières années, Du Fu, avec un cœur d'enfant presque naïf, se plongea dans la nature autour de sa chaumière. Sous le prétexte de « chercher des fleurs », il pratiquait en réalité le pâturage de l'âme. La promenade devant la « stūpa du Maître Huang » (la stūpa funéraire d'un moine nommé Huang) relatée dans ce poème est précisément une étape de ces promenades spirituelles, montrant l'éloge pur de la vie et de la beauté par le poète, survivant aux désastres.
Premier couplet : « 黄师塔前江水东,春光懒困倚微风。 »
huáng shī tǎ qián jiāng shuǐ dōng, chūn guāng lǎn kùn yǐ wēi fēng.
Devant la stūpa du Maître Huang, les eaux du fleuve coulent vers l'est ; La lumière du printemps, paresseuse, alanguie, s'appuie sur la brise légère.
Le début indique le lieu et la saison, le ton est posé comme une flânerie. La signification religieuse de « devant la stūpa du Maître Huang » (stūpa d'un moine) et l'écoulement éternel de « les eaux du fleuve coulent vers l'est » forment un dialogue silencieux sur la vie et le temps. La subtilité réside dans le second vers : « La lumière du printemps, paresseuse, alanguie, s'appuie sur la brise légère ». Le poète personnifie la lumière abstraite du printemps : elle se sent « paresseuse, alanguie » comme un homme, et s'appuie nonchalamment sur la brise. Ce n'est pas seulement la projection du confort du poète lui-même sous le chaud soleil printanier, mais l'imprégnation de toute la nature d'un état de vie détendu, relâché, presque ivre. Le sujet et l'objet se fondent, l'objet et le moi s'oublient.
Deuxième couplet : « 桃花一簇开无主,可爱深红爱浅红? »
táo huā yī cù kāi wú zhǔ, kě ài shēn hóng ài qiǎn hóng?
Une touffe de fleurs de pêcher s'épanouit sans maître ; Si adorable, aimerai-je le rouge profond ou le rouge clair ?
Le regard se concentre sur une touffe de fleurs de pêcher sauvages au bord de l'eau. Les trois mots « s'épanouit sans maître » sont riches de sens : ils décrivent à la fois l'état naturel, libre et exubérant, de la croissance sauvage des fleurs, et laissent transparaître une sensation de solitude, oubliée, belle d'elle-même, reflet peut-être inconscient de l'état d'âme errant et sans attaches du poète. Pourtant, l'émotion du poète ne s'y attarde pas ; elle est rapidement capturée par la beauté même des fleurs de pêcher flamboyantes, jaillissant en une question naïve, exubérante, d'une joie irrépressible : « Si adorable, aimerai-je le rouge profond ou le rouge clair ? » Ce n'est pas une vraie difficulté de choix, mais un désarroi doux et enivré face à une beauté surabondante. La répétition des deux « aimer » dépeint vivement l'attitude éperdue du poète, regardant à gauche et à droite, les yeux ne suffisant plus, aimant sans pouvoir tout aimer, portant la joie du poème à son point culminant.
Analyse globale
Ce quatrain est l'un des mouvements les plus clairs et légers de l'œuvre de Du Fu. Il saisit et fige la pure poésie jaillie de la rencontre, un jour de printemps ordinaire, d'une grande âme et d'une touffe ordinaire de fleurs de pêcher. La structure est simple mais le sens circule : Du grand au petit (du fleuve, de la stūpa, de la lumière printanière à une touffe de fleurs), du statique au dynamique (de la paresse alanguie s'appuyant sur le vent au bond interrogatif de l'humeur), pour finalement se concentrer en une question de choix pleine de chaleur vitale.
Son essence artistique réside dans l'équilibre miraculeux entre « le poids de la vie » et « la légèreté de la joie ». Le poète se trouve devant la « stūpa du Maître Huang » (symbole de mort et d'anéantissement), face au « les eaux du fleuve coulent vers l'est » (métaphore du temps éternel), ce qui pourrait facilement provoquer la tristesse de la fuite du temps. Pourtant, il écrit l'ivresse de « la lumière du printemps, paresseuse, alanguie » et l'exultation de « aimer le rouge profond ou le rouge clair ? ». Ce n'est pas l'oubli, mais, après avoir traversé les vicissitudes, une sensibilité extrême et un attachement redoublé à la force vitale palpable sous ses yeux. Ces fleurs de pêcher « sans maître » sont à la fois le symbole de la liberté, et suggèrent la fugacité et la précarité de la beauté. La question du poète est l'engagement total et l'éloge de cette beauté absolue et éphémère.
Caractéristiques stylistiques
- Usage suprême de la synesthésie et de la personnification : « La lumière du printemps, paresseuse, alanguie, s'appuie sur la brise légère » relie la vue (lumière du printemps), le toucher (alanguie), la kinesthésie (s'appuie) et le toucher (brise), donnant à la lumière intangible du printemps un volume, un poids et une posture sensibles, la conception est neuve et merveilleuse, pleine d'intérêt pour la vie.
- Saveur infinie de la question conclusive : Conclure par une question, mais sans chercher de réponse, laisse l'allégresse osciller sans fin entre le « rouge profond » et le « rouge clair », élargissant grandement l'espace d'imagination et la capacité émotionnelle du vers. Cette interrogation est elle-même le plus haut éloge.
- Fusion du langage oral et de l'atmosphère classique : Des mots comme « paresseuse, alanguie », « sans maître », « adorable » sont presque de l'oral, simples et frais ; tandis que « stūpa du Maître Huang », « les eaux du fleuve coulent vers l'est » contiennent l'atmosphère spatio-temporelle classique. Leur combinaison rend le poème à la fois familier et vif, lointain et retenu.
- Suggestion émotionnelle du contraste des couleurs : « Rouge profond » et « rouge clair » ne sont pas seulement une description de couleur, mais peuvent métaphoriser les différentes couches et aspects de la vie. Le poète ne choisit pas, signifiant l'acceptation et l'amour complets de la vie dans son ensemble, de toutes les formes de la beauté.
Réflexions
Cette œuvre nous montre une capacité de « découvrir des fleurs écloses près des ruines ». Après avoir vécu la destruction du pays, la perte de sa famille, l'exil et l'errance, Du Fu n'est pas devenu insensible ou desséché. Au contraire, au printemps de sa chaumière de Chengdu, il a fait éclore une perception si aiguë et une joie si pure. Il nous rappelle que la vraie ténacité et sérénité ne sont pas le déni de la souffrance, mais, après avoir enduré la souffrance, le fait de garder encore la naïveté et l'enthousiasme de s'interroger, devant une touffe de fleurs de pêcher « sans maître », sur « aimer le rouge profond ou le rouge clair ? ».
Il enseigne à l'homme moderne qu'à une époque pleine de pression et d'objectifs, nous avons peut-être besoin parfois de « paresse, d'alanguissement s'appuyant sur la brise légère », d'une promenade spirituelle comme « chercher des fleurs, seul au bord du fleuve », pour redécouvrir ces beautés « sans maître » mais pleines de vitalité. Plus important encore, il faut, comme Du Fu, oser émettre l'admiration la plus simple, la plus directe pour ce qu'on aime, et retrouver, dans l'hésitation et l'ivresse entre le « rouge profond » et le « rouge clair », la joie et la plénitude les plus authentiques de la vie. Ce poème est une goutte de rosée, reflétant la clarté et la limpidité que l'âme peut atteindre après avoir traversé les vicissitudes.
À propos du poète

Du Fu (杜甫), 712 - 770 après J.-C., originaire de Xiangfan, dans la province de Hubei, est un grand poète réaliste de l'histoire chinoise. Du Fu a eu une vie difficile, et sa vie de troubles et de déplacements lui a fait ressentir les difficultés des masses, de sorte que ses poèmes étaient toujours étroitement liés aux événements actuels, reflétant la vie sociale de l'époque d'une manière plus complète, avec des pensées profondes et un horizon élargi.