Mille monts et dix mille ravins courent vers Jingmen,
Là persiste le village natal de la Claire Concubine.
Elle quitta le palais pourpre, gagnant les déserts du nord,
Ne laissant qu’un tertre vert face au crépuscule.
Le portrait ne sut retenir son visage printanier,
Seul l’écho de ses pendants d’oreille revient au clair de lune.
Depuis mille ans, le pipa parle la langue des Barbares,
Distinctement, son ressentiment se débat dans le chant.
Poème chinois
「咏怀古迹 · 其三」
杜甫
群山万壑赴荆门, 生长明妃尚有村。
一去紫台连朔漠, 独留青冢向黄昏。
画图省识春风面, 环佩空归月下魂。
千载琵琶作胡语, 分明怨恨曲中论。
Explication du poème
Ce poème est le troisième de la série de Du Fu Les Vestiges. Il fut composé à l'automne 766, sous le règne de l'empereur Daizong des Tang, alors que le poète vivait en exil à Kuizhou. Dans ses dernières années, Du Fu errait dans le sud-ouest, le corps déclinant, malade, ses ambitions entravées, en plein dans une époque troublée de déclin national et de division des gouverneurs militaires. Alors qu'il contemplait au loin la région de Jing-Chu depuis les imposantes montagnes des Trois Gorges, pensant à Wang Zhaojun qui y était née, le destin de cette femme mariée lointainement en terre étrangère, laissant un regret de mille ans, résonna profondément avec sa propre situation d'« errant entre ciel et terre dans le sud-ouest ». Ce poème emprunte ainsi l'histoire de Zhaojun pour exprimer sa propre indignation solitaire et déposer ses soucis pour son pays.
Premier couplet : 群山万壑赴荆门,生长明妃尚有村。
qún shān wàn hè fù jīng mén, shēng zhǎng míng fēi shàng yǒu cūn.
Montagnes en foule, mille ravins, se ruent vers Jingmen ; Naissance et croissance de Mingfei, il reste encore un village.
Le début se déploie comme un long rouleau de paysage à l'encre. Le verbe « se ruent » anime l'immobile, donnant aux montagnes un élan de course, décrivant à la fois l'étrangeté du relief des Trois Gorges, et semblant aussi faire écho au grand courant historique irrésistible dans le destin de Zhaojun. Dans ce vaste paysage, « il reste encore un village » indique légèrement l'affaire humaine, reliant la figure historique traversant le temps et l'espace au paysage réel sous les yeux, la vaste étendue contient de la familiarité, le grandiose abrite de la tristesse.
Deuxième couplet : 一去紫台连朔漠,独留青冢向黄昏。
yī qù zǐ tái lián shuò mò, dú liú qīng zhǒng xiàng huáng hūn.
Une fois partie, le palais pourpre relie les déserts du nord ; Seule demeure le tertre vert face au crépuscule.
Ce couplet résume la vie de Zhaojun, le trait de pinceau pèse mille livres. « Une fois partie » et « seule demeure » forment un contraste aigu, présentant de manière concentrée le tournant décisif et l'ultime aboutissement du destin personnel. « Palais pourpre » (palais des Han) et « déserts du nord » (terres des Hu), le caractère définitif de « une fois partie » et l'infini de « relie », condensent l'immense franchissement géographique et culturel et l'isolement à vie. « Tertre vert face au crépuscule », l'image est tristement belle et éternelle, le tertre solitaire affronte non seulement le couchant, mais plus encore la désolation silencieuse de l'histoire. La vie tragique de Zhaojun se fige en ces dix mots.
Troisième couplet : 画图省识春风面,环佩空归月下魂。
huà tú shěng shí chūn fēng miàn, huán pèi kōng guī yuè xià hún.
Le tableau, à peine connaît le visage de brise printanière ; Les pendentifs de jade, en vain, revient l'âme au clair de lune.
Il révèle en profondeur la source de la tragédie, le pinceau vise directement l'histoire. « Le tableau, à peine connaît » pointe droit vers la stupidité de l'empereur, les manipulations des hommes vils, causant que le destin d'une beauté exceptionnelle soit trompé par une simple peinture, c'est l'accusation profonde du talent enterré, de la vérité obscurcie. « En vain, revient l'âme au clair de lune » est l'imagination la plus triste de tout le poème : de son vivant, ne pouvant revenir ; après la mort, le retour de l'âme est aussi vain. Les pendentifs ont un son, la nuit de lune est silencieuse, l'ombre de l'âme est informe, ce vers engendre mutuellement le réel et le virtuel, dit toute la pensée inaltérable du pays natal et l'éternel regret de Zhaojun.
Quatrième couplet : 千载琵琶作胡语,分明怨恨曲中论。
qiān zǎi pí pá zuò hú yǔ, fēn míng yuàn hèn qǔ zhōng lùn.
Mille ans, le luth à gypse joue la langue des Hu ; Distinctement, ressentiment et haine dans l'air sont discutés.
Il conclut le poème par une musique traversant le temps et l'espace, la résonance est prolongée. « Mille ans » tire la tragédie personnelle dans le long fleuve de l'histoire ; « le luth joue la langue des Hu » est à la fois le symbole culturel du départ de Zhaojun pour la frontière, et devient aussi l'incarnation artistique de son destin tragique. « Ressentiment et haine », deux mots, indiquent l'œil du poème. Cette haine n'appartient pas seulement à la rencontre personnelle de Zhaojun, mais à toute l'indignation solitaire de mille ans des talents et ambitions non réalisés, des destins errants. Empruntant la « discussion » du luth, Du Fu accomplit la double lamentation sur l'histoire et le destin personnel.
Analyse globale
Ce poème commence par l'évocation du paysage, se conclut par la musique, les quatre vers du milieu, comme un pinceau d'historien, esquissent le tableau du destin de toute une vie de Zhaojun. Du Fu ne s'arrête pas à une simple compassion pour la beauté au destin fragile, mais place la rencontre de Zhaojun dans les multiples tensions entre l'individu et l'époque, la beauté et l'intrigue, le palais des Han et la poussière des Hu, la séparation de la vie et le retour de la mort, pour l'examiner, donnant à sa tragédie une connotation historique et philosophique profonde.
Il est particulièrement important que le poète intègre habilement le sentiment de sa propre vie dans le récit. Le « quitter le palais pourpre », le « face au crépuscule » de Zhaojun, ne sont-ils pas le reflet de l'« abandon de son poste », de l'« errance » de Du Fu lui-même ? Zhaojun, parce que « le tableau ne la discerne pas », part au loin ; Du Fu, n'est-il pas rétrogradé pour avoir défendu loyalement ? « Ressentiment et haine dans l'air sont discutés », c'est à la fois le ressentiment de Zhaojun, et plus encore le ressentiment de Du Fu, talent non reconnu, soucieux du pays, blessé par le temps. Cette manière d'« chanter les anciens mais voir aussi son propre tempérament » est précisément le degré suprême des poèmes historiques de Du Fu.
Caractéristiques stylistiques
- Élan grandiose, conclusion à la résonance lointaine
Le premier couplet commence par un paysage dynamique, l'atmosphère est vaste ; le dernier couplet conclut par l'écho du luth, la plainte est prolongée. Un début, une conclusion, forment un cycle complet d'atmosphère allant de l'espace grandiose au temps profond, illustrant le style typique « grave, heurté » de la poésie de Du Fu. - Parallélisme exquis mais souffle fluide
Le parallélisme des deux couplets du milieu est extrêmement rigoureux, « une fois partie » s'oppose à « seule demeure », « le tableau » à « les pendentifs de jade », mais la régularité contient de la vivacité, la gravité abrite du sentiment profond, sans sensation de raideur, illustrant la haute capacité de Du Fu à maîtriser la forme du lüshi (poème régulier). - Images concentrées, dépôt profond et lointain
« Palais pourpre », « tertre vert », « tableau », « pendentifs de jade », « luth » : ces images sont toutes hautement symboliques, se référant respectivement à la cour, à la frontière, à la calomnie et à l'obscurcissement, à l'âme constante et au conflit culturel, portant dans un nombre limité de mots et de phrases une riche information historique et culturelle. - Fusion de l'histoire et de la réflexion, raison et sentiment combinés
Tout le poème contient à la fois la narration des faits historiques (« une fois partie du palais pourpre »), l'analyse des causes historiques (« le tableau, à peine connaît »), et plus encore la profonde exclamation basée sur la nature humaine (« ressentiment et haine dans l'air sont discutés »), réalisant l'unité parfaite de la connaissance historique, du sentiment poétique et de la pensée philosophique.
Réflexions
Ce poème n'est pas seulement un chef-d'œuvre de méditation historique et de déploration de soi, il offre aussi une perspective profonde pour comprendre la relation entre l'histoire et l'individu. Il nous dit : Les tragédies de l'histoire sont souvent le produit de la rencontre entre des défauts systémiques et le hasard des destins individuels. Le ressentiment de Zhaojun provient d'une injustice structurelle — la valeur de l'individu (le visage de brise printanière) est occultée et déformée par un mécanisme corrompu (le tableau).
Par l'histoire de Zhaojun, Du Fu pose à la postérité une interrogation éternelle : comment une société peut-elle vraiment « connaître » ses talents ? Quand le talent et l'ambition personnels entrent en conflit avec les limites de l'époque et la stupidité du pouvoir, comment la vie doit-elle se comporter ? Le poème ne donne pas de réponse, mais par l'écho éternel du « luth de mille ans », il nous avertit de regarder en face ces visages ensevelis, ces jeunesses trahies dans l'histoire, et dans l'époque présente, de nous efforcer de faire en sorte que chaque « visage de brise printanière » puisse être vu et chéri sincèrement. C'est l'oasis de sollicitude humaine que Du Fu, empruntant la coupe des anciens, arrose pour la postérité.
À propos du poète

Du Fu (杜甫), 712 - 770 après J.-C., originaire de Xiangfan, dans la province de Hubei, est un grand poète réaliste de l'histoire chinoise. Du Fu a eu une vie difficile, et sa vie de troubles et de déplacements lui a fait ressentir les difficultés des masses, de sorte que ses poèmes étaient toujours étroitement liés aux événements actuels, reflétant la vie sociale de l'époque d'une manière plus complète, avec des pensées profondes et un horizon élargi.