Fin du printemps de Han Yu

wan chun han yu
    Les herbes et les arbres savent que le printemps bientôt s’en va.
Rouges et pourpres, de cent façons, rivalisent de splendeur.
Les chatons de peuplier, les gousses d’orme, n’ont point d’esprit.
Ils ne savent qu’une chose : voler dans le ciel entier, en neige.

Poème chinois

「晚春」
草树知春不久归,百般红紫斗芳菲。
杨花榆荚无才思,惟解漫天作雪飞。

韩愈

Explication du poème

Ce poème fut composé par Hán Yù vers la fin de sa vie, aux alentours de l'ère Chángqìng (821-824). À cette période, après avoir traversé les vicissitudes d'une carrière officielle et les épreuves de l'exil, le parcours de Hán Yù s'était peu à peu stabilisé, et son état d'esprit était devenu plus vaste et serein. C'était la fin du printemps, moment où les fleurs commencent à se faner et les chatons de peuplier à voltiger, une période propice à éveiller la mélancolie printanière. Pourtant, Hán Yù, d'un regard unique et avec une plume humoristique, composa ce petit poème tout à fait original.

Dans la poésie classique, la fin du printemps est souvent associée à la « nostalgie » ou à la « tristesse » printanière, les poètes déplorant la fuite rapide des beaux jours et la chute des fleurs. Cependant, ce poème de Hán Yù brise cette convention : loin d'expriner de la tristesse, il dépeint, d'un ton léger et facétieux, un paysage de fin de printemps débordant de vie. **Il personnifie les herbes et les arbres, affirmant qu'ils « savent que le printemps ne tardera pas à s'en retourner » et qu'ils « rivalisent de splendeur et de parfum » ; il taquine aussi les chatons de peuplier et les fleurs d'orme, les trouvant « dépourvus de talent et d'inspiration », ne sachant que « voler dans le ciel entier comme une neige éphémère ». **Cette attitude humoristique et détachée reflète précisément l'état d'esprit de Hán Yù dans ses dernières années – après avoir connu les grands bouleversements de l'existence, il pouvait désormais regarder avec sérénité l'écoulement du temps, et même découvrir une saveur et une vitalité particulières dans un printemps sur le point de disparaître.

Premier distique : « 草树知春不久归,百般红紫斗芳菲。 »
Cǎo shù zhī chūn bù jiǔ guī, bǎi bān hóng zǐ dòu fāng fēi.
Herbes et arbres semblent savoir que le printemps ne tardera pas à s'en retourner,
Rouges et pourpres de toutes sortes rivalisent de splendeur et de parfum.

Dès le premier vers, l'usage de la personnification confère aux végétaux une perception et des sentiments humains. « 知春不久归 » indique à la fois la saison – la fin du printemps – et exprime l'attachement des herbes et des arbres au printemps : sachant que les beaux jours touchent à leur fin, ils saisissent la dernière occasion pour s'épanouir pleinement. Le mot « 斗 » (rivaliser) est particulièrement évocateur : les fleurs semblent être en compétition, rivalisant de beauté et de parfum, décrivant à merveille l'ardeur et l'animation de la fin du printemps. Ce distique n'est pas une lamentation nostalgique, mais un hymne à la vitalité – même si le printemps s'en va, les végétaux entendent accomplir leur ultime floraison sous leur plus bel éclat.

Second distique : « 杨花榆荚无才思,惟解漫天作雪飞。 »
Yáng huā yú jiá wú cái sī, wéi jiě màn tiān zuò xuě fēi.
Chatons de peuplier et fleurs d'orme, dépourvus de talent et d'inspiration,
Ne savent que, couvrant le ciel entier, voler comme une neige éphémère.

Ce distique opère une transition, passant des multiples fleurs aux chatons de peuplier et aux fleurs d'orme. Dans ce contexte de compétition florale, les chatons (duvet) de peuplier et les samares d'orme semblent simples et sans fard, dépourvus de couleurs éclatantes ou de parfums enivrants. Le poète les taquine en les qualifiant de « 无才思 » – sans talent ni inspiration, semblant bien démunis dans cette lutte de « rivalisent de splendeur et de parfum ». Pourtant, ils ont leur propre manière d'être : sans rivaliser de beauté, ils se contentent de « voler dans le ciel entier comme une neige éphémère ». Ces chatons de peuplier et ces fleurs d'orme qui voltigent, bien que dépourvus de l'éclat des rouges et pourpres, animent le paysage d'une autre grâce poétique par leur danse aérienne. L'expression « 惟解 » (ne savent que) exprime à la fois la taquinerie et l'admiration – ils ignorent l'art de la compétition, mais savent, à leur façon, ajouter une touche singulière au paysage de la fin du printemps.

Lecture globale

Ce quatrain en heptasyllabes compte parmi les meilleurs de Hán Yù. L'ensemble du poème, en quatre vers et vingt-huit caractères, offre, par une perspective unique et un ton humoristique, un paysage de fin de printemps débordant de vitalité.

Sur le plan structurel, le poème présente une progression en contrastes marqués. Les deux premiers vers, décrivant la lutte éclatante des multiples fleurs, forment une image ardente et flamboyante ; les deux derniers, évoquant la danse légère des chatons de peuplier et des fleurs d'orme, composent une vision aérienne et vaporeuse. Ces deux tableaux, ces deux attitudes, se répondent et s'enrichissent mutuellement. Le poète n'en privilégie pas un au détriment de l'autre ; d'un regard égal, il apprécie la beauté propre à chaque forme de vie.

Sur le plan de l'intention, le cœur de ce poème réside dans une compréhension singulière de la « valeur ». Les multiples fleurs ont leur éclat, les chatons de peuplier ont leur légèreté. Le poète raille ces derniers pour leur manque d'« inspiration », mais, en les dépeignant « volant dans le ciel entier comme une neige éphémère », il leur confère une autre forme de « talent » – une attitude de vie sans concurrence, libre et naturelle. Cette compréhension transcende les critères esthétiques conventionnels ; elle est une affirmation et une acceptation de la pluralité des valeurs.

Sur le plan artistique, ce qui touche le plus ici est l'usage de la personnification et de l'humour. Prêter aux herbes et aux arbres la capacité de « savoir » et de « rivaliser » est déjà plein de charme ; plaisanter sur le manque d'« inspiration » des chatons de peuplier l'est plus encore. Pourtant, derrière cet humour se dissimule une compréhension profonde de la vie par le poète – il perçoit l'ardeur des multiples fleurs, mais aussi la liberté des chatons de peuplier ; il admire l'éclat, mais aussi la simplicité. C'est précisément ce regard inclusif qui confère à ce poème, au-delà de sa légèreté et de son humour, une chaleureuse humanité.

Spécificités stylistiques

  • Personnification vivante, pleine de saveur : « 草树知春 » et « 百般红紫斗芳菲 » prêtent aux végétaux des émotions et des comportements humains, insufflant à l'ensemble du poème une vivacité spirituelle. La personnification révèle le tempérament ; la saveur recèle une profondeur.
  • Contrastes marqués, harmonie dans la diversité : L'ardeur des multiples fleurs rivalisant de beauté et la légèreté aérienne des chatons de peuplier forment un contraste frappant, mais sans hiérarchie, seulement des beautés distinctes. Le contraste révèle l'inclusivité ; l'harmonie naît de la résonance.
  • Langage humoristique, sentiment libre : La moquerie « 无才思 » est à la fois une facétie envers les chatons de peuplier et une déconstruction des standards conventionnels, laissant transparaître la largeur d'esprit et la liberté intérieure du poète. L'humour révèle la sagesse ; la liberté exprime l'authenticité.
  • Imagery vivante, forte picturalité : « 百般红紫 » épuise l'éclat de la fin du printemps ; « 漫天作雪飞 » épuise la grâce légère des chatons de peuplier. En quelques mots, l'image est sous les yeux. Il y a de la peinture dans le poème, de la poésie dans la peinture.
  • Intention novatrice, hors des sentiers battus : Plutôt que de chanter la tristesse ou la nostalgie printanière, il décrit la vitalité et le charme de la fin du printemps, ouvrant une voie nouvelle dans la poésie classique. La nouveauté révèle l'ingéniosité ; l'originalité manifeste le talent.

Éclairages

Ce poème, à travers les multiples fleurs et les chatons de peuplier de la fin du printemps, exprime l'appréciation et l'acceptation de la diversité de la vie, offrant aux générations futures des enseignements profonds. Il nous permet de voir que chaque forme de vie possède son mode d'existence et sa valeur propres. Les multiples fleurs ont leur éclat, les chatons de peuplier ont leur grâce légère. Le poète ne méprise pas ces derniers pour leur « 无才思 », mais, en les dépeignant « 漫天作雪飞 », leur confère une signification esthétique singulière. Cela nous éclaire : lorsqu'on évalue les choses ou autrui, il ne faut pas les mesurer à une aune unique, mais apprendre à apprécier la diversité, à accepter la différence. De même qu'il n'existe pas deux feuilles identiques dans le monde, chaque existence a sa valeur irremplaçable.

Les herbes et les arbres du poème qui, « 知春不久归 », « 斗芳菲 », manifestent une attitude positive face à l'existence. Conscients de la fin prochaine du printemps, ils ne se résignent pas passivement, mais accomplissent leur ultime floraison dans toute leur splendeur. Ce courage de « vivre envers la mort » est émouvant. Il nous enseigne que la valeur d'une vie ne réside pas dans sa durée, mais dans la manière de la vivre. Même conscient de l'approche de son terme, on peut encore se donner pleinement, vivre sa vie de la manière la plus éclatante.

L'appréciation que porte le poète aux chatons de peuplier qui « 惟解漫天作雪飞 » nous invite à réfléchir à la définition même de l'« inspiration » ou du « talent ». Le monde a souvent tendance à prendre l'éclat pour la beauté, le talent pour la noblesse. Mais les chatons de peuplier, par leur apparence simple et leur attitude dansante, créent eux aussi une poésie mémorable. Cela nous rappelle qu'il n'est pas nécessaire de suivre aveuglément les standards dominants, ni de se dévaloriser pour son propre « manque d'inspiration ». Trouver sa propre voie, vivre à son propre rythme, voilà la meilleure forme de « talent ».

Dans une époque qui exalte la compétition et poursuit la réussite, ce poème est comme une brise fraîche. Il nous rappelle de ralentir le pas, d'apprécier ces existences « sans talent » mais tout aussi belles, et nous rappelle aussi qu'en poursuivant les « 红紫芳菲 », il ne faut pas oublier notre propre possibilité de « 漫天作雪飞 ».

À propos du poète

Han Yu

Han Yu (韩愈 768 - 824 AD) , originaire de Mengzhou, dans la province du Henan, fut le chef de file du Mouvement pour la prose ancienne sous la dynastie Tang. Il obtint le titre de jinshi (docteur) la huitième année de l'ère Zhenyuan (792 ap. J.-C.). Sa prose, d'une vigueur et d'une puissance remarquables, patronna des poètes tels que Meng Jiao et Jia Dao. Considéré comme le premier des "Huit grands maîtres des dynasties Tang et Song", Han Yu révolutionna tant la poésie que la prose, exerçant une influence profonde et durable. Les générations postérieures l'honorèrent du titre de "Patriarche littéraire pour cent générations".

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