Vie oisive, peu de voisins.
Un sentier d’herbe mène au jardin abandonné.
L’oiseau dort dans l’arbre au bord de l’étang.
Le moine frappe à la porte sous la lune.
Traverser le pont sépare la couleur des champs.
Déplacer la pierre émeut la racine des nuages.
Je m’en vais pour un temps, mais je reviendrai ici.
Ce rendez-vous avec la solitude, je ne le trahirai pas.
Poème chinois
「题李凝幽居」
贾岛
闲居少邻并,草径入荒园。
鸟宿池边树,僧敲月下门。
过桥分野色,移石动云根。
暂去还来此,幽期不负言。
Explication du poème
Ce poème est l'œuvre de Jiǎ Dǎo, un poète de la dynastie Táng, composé probablement durant la période où, ayant quitté la vie monastique, il vivait dans la précarité à Cháng'ān. Jiǎ Dǎo fut moine dans sa jeunesse sous le nom religieux de Wúběn, puis, après avoir été reconnu par Hán Yù, il quitta les ordres, mais sa carrière fut semée d'embûches, échouant à plusieurs reprises aux examens, sa vie entière marquée par la difficulté. Il nourrissait un désir profond pour la vie retirée dans les forêts et les montagnes, exprimant souvent dans ses poèmes son admiration pour le monde de l'érémitisme. Lǐ Níng mentionné dans le titre est un ami ermite de Jiǎ Dǎo, vivant dans une région sauvage et isolée en dehors de Cháng'ān. Partageant les mêmes aspirations, ils avaient des contacts fréquents, et la demeure retirée de Lǐ Níng devint pour Jiǎ Dǎo un refuge spirituel où chercher du réconfort au milieu du tumulte du monde. Le poète se rendit lui rendre visite, mais ne rencontra pas son ami, se promenant seul sur les sentiers du jardin en friche ; voyant la clarté tranquille de la lune, les oiseaux perchés dans les arbres au bord de l'étang, son cœur fut empli d'émotions infinies. Bien qu'il n'ait pas rencontré son ami, dans cette quiétude, il s'harmonisa avec la nature et rencontra le monde de l'érémitisme. De retour, il écrivit ce poème, décrivant à la fois l'environnement de la demeure retirée de Lǐ Níng et exprimant ses propres sentiments intérieurs d'érémitisme.
À propos de ce poème, l'anecdote la plus célèbre est celle de la « mise en balance » – la légende veut que Jiǎ Dǎo ait d'abord écrit « 僧推月下门 » (Le moine pousse la porte sous la lune), puis ait hésité à changer le caractère pour « 敲 » (frapper), au point d'en venir à bousculer le cortège de Hán Yù dans les rues de Cháng'ān. Hán Yù non seulement ne lui en tint pas rigueur, mais décida plutôt en faveur du caractère « 敲 », et tous deux devinrent dès lors des amis malgré la différence d'âge. Ce débat sur un seul caractère a non seulement donné naissance à une belle anecdote poétique, mais a aussi fait de « mise en balance » un synonyme de travail minutieux sur les mots, et « 僧敲月下门 » (Le moine frappe à la porte sous la lune) a, grâce à ce caractère, produit une résonance lointaine dans la nuit silencieuse.
Premier distique : « 闲居少邻并,草径入荒园。 »
Xián jū shǎo lín bìng, cǎo jìng rù huāng yuán.
Une demeure tranquille, peu voisinée,
Un sentier herbeux mène au jardin en friche.
L'attaque, avec les deux mots « 闲居 » (demeure tranquille), annonce le thème, décrivant à la fois l'état d'ermite de Lǐ Níng et évoquant implicitement l'aspiration du poète à ce mode de vie. « 少邻并 » (peu voisinée) souligne son éloignement du tumulte mondain, la rareté des habitants, mettant en lumière l'indépendance transcendante de l'ermite. Le vers suivant, « 草径入荒园 » (Un sentier herbeux mène au jardin en friche), esquisse l'environnement de la demeure retirée par des images visuelles – le sentier en friche, le jardin solitaire, sont précisément le reflet de la vie calme et retirée de l'ermite. Ce caractère « 荒 » (en friche), n'est pas synonyme de ruine, mais d'une beauté naturelle non façonnée, d'une sérénité détachée du monde.
Second distique : « 鸟宿池边树,僧敲月下门。 »
Niǎo sù chí biān shù, sēng qiāo yuè xià mén.
Les oiseaux dorment dans les arbres au bord de l'étang ;
Le moine frappe à la porte sous la lune.
Ce distique est un vers célèbre transmis à travers les âges, dépeignant la quiétude et l'esprit chán de la nuit. « 鸟宿池边树 » (Les oiseaux dorment dans les arbres au bord de l'étang) est une scène statique, les oiseaux sont déjà retournés à leur nid pour dormir, toutes choses sont silencieuses ; « 僧敲月下门 » (Le moine frappe à la porte sous la lune) est une scène dynamique, le bruit de frapper à la porte est particulièrement clair dans le silence nocturne, mais renforce paradoxalement un silence encore plus profond. Le caractère « 敲 » (frapper), exprime à la fois la douceur du geste, et suggère aussi le regret du poète de ne pas avoir rencontré son ami lors de sa visite nocturne. La légende dit que Jiǎ Dǎo se tortura l'esprit pour choisir entre « 推 » (pousser) et « 敲 » (frapper), et que finalement Hán Yù décida en faveur de « 敲 », donnant naissance à cette belle anecdote à travers les âges. Ce caractère « 敲 », non seulement a une sonorité résonnante, mais produit aussi dans le silence nocturne un écho lointain, donnant vie à toute l'image.
Troisième distique : « 过桥分野色,移石动云根。 »
Guò qiáo fēn yě sè, yí shí dòng yún gēn.
Passant le pont, se séparent les couleurs des champs ;
Déplaçant la pierre, semblent s'émouvoir les racines des nuages.
Ce distique décrit ce que le poète voit et ressent sur le chemin du retour. « 过桥分野色 » (Passant le pont, se séparent les couleurs des champs), le poète franchit le petit pont, son regard s'ouvre soudain, les couleurs de la campagne s'étalent et se déploient devant ses yeux, colorées et pleines de vie. « 移石动云根 » (Déplaçant la pierre, semblent s'émouvoir les racines des nuages), utilise une imagination étrange pour décrire le paysage – les racines de la pierre semblent reliées aux racines des nuages, déplacer la pierre donne l'impression de toucher les nuages dans le ciel. Cette méthode d'exagération, décrit à la fois la hauteur des rochers, la proximité des brumes, et contient implicitement le respect et la proximité du poète envers la nature. Le mouvement des nuages et le déplacement de la pierre, les subtils changements entre ciel et terre, se transforment tous en une imagination poétique dans les yeux du poète.
Quatrième distique : « 暂去还来此,幽期不负言。 »
Zàn qù hái lái cǐ, yōu qī bù fù yán.
Pour un temps, je m'en vais, mais je reviendrai ici ;
Notre rendez-vous secret, je ne trahirai pas ma parole.
Le distique final énonce clairement l'intention du poème, exprimant directement ses sentiments. « 暂去 » (Pour un temps, je m'en vais) décrit le départ actuel, « 还来此 » (mais je reviendrai ici) exprime le futur retour, montrant l'attachement profond du poète à ce lieu de retraite. « 幽期不负言 » (Notre rendez-vous secret, je ne trahirai pas ma parole) conclut par un serment, qui est à la fois une promesse envers Lǐ Níng et une affirmation de son propre désir d'érémitisme. Bien que le poète n'ait pas rencontré son ami, il a trouvé dans cette quiété un refuge spirituel, ainsi ce « 不负言 » (ne pas trahir sa parole) est encore plus une fidélité à ses propres sentiments d'érémitisme.
Lecture globale
Ce poème est un chef-d'œuvre de la poésie de paysage et d'érémitisme de Jiǎ Dǎo. L'ensemble du poème, en huit vers et quarante caractères, prend la visite à un ami comme fil conducteur, l'environnement de la demeure retirée comme toile de fond, fusionnant parfaitement la beauté de la quiétude nocturne et les sentiments d'érémitisme du cœur du poète, dévoilant la beauté froide, tranquille et retirée caractéristique de la poésie de Jiǎ Dǎo.
Structurellement, le poème présente une progression claire de « visite - voir - retour - serment ». Le premier distique décrit l'entrée dans le jardin en friche, indiquant l'environnement de la demeure retirée ; le deuxième distique décrit la visite nocturne sans rencontre, esquissant la beauté paisible de la nuit avec « 鸟宿 » (les oiseaux dorment) et « 僧敲 » (le moine frappe) ; le troisième distique décrit ce qui est vu sur le chemin du retour, montrant la vivacité de la nature avec « 过桥 » (passer le pont) et « 移石 » (déplacer la pierre) ; le quatrième distique décrit le serment d'adieu, concluant avec « 不负言 » (ne pas trahir sa parole). Entre les quatre distiques, le regard change avec les pas, la progression se fait couche par couche, élevant une simple visite sans rencontre en un dialogue de l'âme.
Du point de vue de l'intention, le cœur de ce poème réside dans le caractère « 幽 » (retiré, secret). Demeure retirée, sentier retiré, nuit retirée, rendez-vous secret – tout le poème est imprégné d'une atmosphère de quiétude retirée. Cependant, ce « 幽 » n'est pas de la mort, mais une quiétude retirée contenant une vitalité infinie : le sommeil des oiseaux est le calme, le bruit de frapper à la porte est le mouvement ; les couleurs des champs sont le calme, le mouvement des nuages est le mouvement. C'est précisément dans cette interaction entre mouvement et immobilité que le poète atteint une complicité avec la nature et entre en résonance avec le monde de l'érémitisme.
Du point de vue de la technique artistique, ce qu'il y a de plus touchant dans ce poème réside dans la puissance de « maîtriser la complexité par la simplicité ». En seulement quarante caractères, il décrit à la fois l'environnement et l'état d'âme ; à la fois le paysage réel et l'imagination ; à la fois le présent et le futur. Le poète, d'un pinceau extrêmement dépouillé, esquisse une image profonde et lointaine d'une visite à un ami au clair de lune, permettant au lecteur, entre les lignes, de ressentir cette intention chán et cette émotion poétique transcendant le monde matériel.
Spécificités stylistiques
- Exprimer les sentiments par le paysage, retenu et profond : Le poème entier n'exprime directement aucune émotion, mais à travers des images comme « 草径 » (sentier herbeux), « 荒园 » (jardin en friche), « 鸟宿 » (les oiseaux dorment), « 僧敲 » (le moine frappe), il dissimule l'aspiration du poète à la vie érémitique et la légère mélancolie de ne pas avoir rencontré son ami, tout entière dans le paysage. Sans écrire un seul mot, on obtient toute l'élégance.
- Mouvement et immobilité s'engendrent, atmosphère lointaine et retirée : L'immobilité de « 鸟宿池边树 » (Les oiseaux dorment dans les arbres au bord de l'étang), et le mouvement de « 僧敲月下门 » (Le moine frappe à la porte sous la lune), se répondent avec intérêt ; le silence de la nuit et la clarté du bruit de frapper à la porte se mettent mutuellement en valeur, rendant l'atmosphère encore plus profonde et lointaine. Entre mouvement et immobilité, la poésie est florissante.
- Travail minutieux des mots, charme naturel : L'utilisation du caractère « 敲 » (frapper), est à la fois une belle anecdote à travers les âges, et le point culminant du poème. Un seul caractère « 敲 », donne un son au silence de la nuit, donne une forme concrète à l'intention chán invisible. Le travail d'un seul caractère donne vie à tout le poème.
- Structure rigoureuse, plans distincts : De l'entrée sur le sentier à la visite de la porte, du chemin du retour au serment, les quatre distiques s'enchaînent, progressant couche par couche, écrivant une brève visite avec des détours et une résonance durable. Attaque, continuation, revirement, conclusion, tout s'enchaîne naturellement.
- Langage concis, sens riche : Le poème entier ne comporte pas un mot superflu, pourtant il fond dans un même creuset l'environnement de la demeure retirée, le déroulement de la visite nocturne, ce qui est vu et entendu sur le chemin du retour, et le serment intérieur. Brièveté et concision, chaque mot est un joyau.
Éclairages
Ce poème, à travers une visite sans rencontre, exprime le dialogue profond entre l'homme et la nature, entre l'homme et lui-même, offrant des enseignements profonds aux générations futures. Il nous fait voir les récoltes particulières au sein d'un « manque de rencontre ». Le poète, plein d'attente, s'est rendu visiter son ami, mais n'a pas pu le voir. Un homme ordinaire aurait peut-être été déçu, se serait plaint. Mais Jiǎ Dǎo, dans ce « manque de rencontre », a rencontré la quiétude de la nuit, a rencontré la poésie de la nature, a rencontré ses propres sentiments intérieurs d'érémitisme. Il nous enseigne : beaucoup de « manques de rencontre » dans la vie sont peut-être le début d'une autre « rencontre ». Manquer une personne, c'est peut-être rencontrer un paysage ; manquer une chose, c'est peut-être rencontrer un soi plus authentique.
La quiétude et le son dans le vers « 鸟宿池边树,僧敲月下门 » (Les oiseaux dorment dans les arbres au bord de l'étang ; Le moine frappe à la porte sous la lune), nous font réfléchir à la relation dialectique entre « mouvement » et « immobilité ». Le véritable calme n'est pas la mort, mais une quiété mise en valeur par de légers mouvements. Ce bruit de frapper à la porte, non seulement ne détruit pas le silence de la nuit, mais rend au contraire ce silence plus palpable, plus profond. Il nous dit : Les remous de la vie, si on peut les affronter avec un cœur paisible, peuvent au contraire devenir la bande-son qui met en valeur la quiétude intérieure. Il ne faut pas rechercher un calme absolu, mais apprendre à garder le calme dans le mouvement, à préserver la paix intérieure au milieu du tumulte.
Ce poème nous fait aussi voir la véritable signification de l'érémitisme. La « demeure retirée » de Lǐ Níng n'est pas une fuite, mais un choix ; ce n'est pas de la passivité, mais de l'initiative. Dans le jardin en friche et le sentier herbeux, il a trouvé un mode de vie en harmonie avec son âme. Et Jiǎ Dǎo, bien qu'il n'ait pu y résider longtemps, au cours d'une brève visite, a résonné profondément avec ce mode de vie. Il nous enseigne : L'érémitisme ne nécessite pas forcément de se retirer dans les forêts et les montagnes ; le véritable érémitisme, c'est de pouvoir, au milieu du tumulte mondain, préserver cette quiétude et cette clarté intérieures. Où que l'on soit, tant qu'on a une « demeure retirée » dans son cœur, alors partout peut être une « demeure retirée ».
À propos du poète

Jia Dao (贾岛 779 - 843), originaire des environs de l'actuelle Pékin, fut un célèbre poète de la dynastie des Tang Moyens. Dans sa jeunesse, il devint moine bouddhiste sous le nom dharma Wuben. Plus tard, il retourna à la vie laïque pour se présenter aux examens impériaux, mais il ne les réussit jamais de toute sa vie. Dans ses dernières années, il servit comme Registraire du comté de Changjiang, gagnant le surnom de « Jia Changjiang ». Il était célèbre pour sa « composition laborieuse » (ku yin), et avec Meng Jiao, ils étaient connus sous le nom de « le froid de Meng, la maigreur de Jia ». Sa poésie recherchait le raffinement méticuleux de chaque mot et vers. Ses poèmes dépeignent souvent des paysages désolés, arides et solitaires, excellant dans la forme du vers régulé de cinq caractères. Il exerça une profonde influence sur les poètes ultérieurs de la « composition laborieuse », tels que Li Dong des Tang Tardifs et les « Quatre Lings » des Song du Sud.