Ripaille et Orgueil de Bai Juyi

qing fei bai ju yi
                Leur arrogance encombrait la route ;
Leurs harnais brillaient à travers la poussière.
Je demandai : « Mais qui sont ces gens-là ? »
On me répondit : « Ce sont les agents du palais. »

Les rubans rouges, ce sont tous des hauts fonctionnaires ;
Les écharpes violettes, il y a même des généraux.
Ils se vantent d’aller à un festin chez les militaires,
Ils passent au galop, serrés comme des nuages.

Les coupes et les jarres débordent de vins précieux ;
On a servi toutes les richesses de la terre et des eaux.
On épluche pour eux les mandarines du lac Dongting,
On coupe en fine tranches le poisson des viviers impériaux.

Le ventre plein, ils sont parfaitement à l’aise ;
Échauffés par le vin, ils sont plus arrogants que jamais.
Or, cette année-là, le sud du fleuve souffrait de la sécheresse,
Et à Quzhou, les gens en étaient réduits à se manger entre eux.

Poème chinois

「轻肥」
意气骄满路,鞍马光照尘。
借问何为者,人称是内臣。
朱绂皆大夫,紫绶或将军。
夸赴军中宴,走马去如云。
樽罍溢九酝,水陆罗八珍。
果擘洞庭橘,脍切天池鳞。
食饱心自若,酒酣气益振。
是岁江南旱,衢州人食人。 

白居易

Explication du poème

Ce poème fait partie des Dix Chants de Qin (秦中吟十首) de Bai Juyi, composé vers 809 sous le règne de l'empereur Xianzong des Tang. À cette époque, Bai Juyi occupait les fonctions de censeur de gauche et de lettré de l'Académie Hanlin. Durant les Tang médians, le pouvoir des eunuques s'était considérablement accru, contrôlant non seulement l'armée impériale et la cour, mais intervenant même dans la désignation et la destitution des empereurs, créant une situation de pouvoir autocratique où « le règlement de toutes les affaires dépendait de leur bon vouloir, la succession au trône impérial de leur seule volonté ». Parallèlement, les gouverneurs militaires locaux faisaient sécession, les impôts étaient lourds et le peuple vivait dans la difficulté. Selon les archives historiques, entre 808 et 809, de graves sécheresses frappèrent plusieurs régions au sud du Yangtse, la situation était si terrible que des mentions de « cannibalisme » apparaissaient fréquemment dans les chroniques. En sa qualité de censeur, guidé par son principe créatif de « porter secours aux souffrances humaines, remédier aux carences de l'époque », Bai Juyi place dans le même temps et le même espace le « festin militaire » fastueux et débridé du groupe des eunuques et la scène tragique de « cannibalisme » dans les régions sinistrées du sud du Yangtse, accomplissant avec sa plume un témoignage historique saisissant et une critique sociale. Le titre du poème, « Légèreté et Graisse » (轻肥), reprend une allusion aux Entretiens de Confucius (Livre VI, Yongye) : « Monter un cheval gras, porter une robe de fourrure légère », désignant par ironie la nature arrogante et luxueuse de la classe privilégiée. Ce poème devient l'un des chapitres des Chants de Qin à la critique la plus acerbe et aux contrastes les plus saisissants.

Premier paragraphe :

意气骄满路,鞍马光照尘。
Yì qì jiāo mǎn lù, ān mǎ guāng zhào chén.
L'arrogance et l'orgueil emplissent la route ; l'éclat des selles et des chevaux illumine la poussière.

借问何为者,人称是内臣。
Jiè wèn hé wéi zhě, rén chēng shì nèi chén.
Je demande : "Qui sont ces gens ?" On me répond : "Ce sont les serviteurs du palais."

Le début s'ouvre sur une forte impression visuelle et un contraste saisissant. « L'arrogance et l'orgueil emplissent la route » (意气骄满路) décrit leur attitude de supériorité ; le mot « emplissent » (满) montre la diffusion et l'oppression de leur pouvoir. « L'éclat des selles et des chevaux illumine la poussière » (鞍马光照尘) met en contraste, d'une part, le luxe de leur équipement (l'éclat des selles et des chevaux) et, d'autre part, l'humilité de l'environnement (la poussière), soulignant ainsi leur extravagance et leur ostentation. La forme dialoguée de « Je demande » (借问) et de « On me répond » (人称) recrée vivement la scène de rue, tout en suggérant la réalité de ce groupe d'eunuques se pavanant et attirant les regards, établissant ainsi le ton critique de tout le poème.

Deuxième paragraphe :

朱绂皆大夫,紫绶或将军。
Zhū fú jiē dà fū, zǐ shòu huò jiāng jūn.
Les ceintures écarlates sont toutes de hauts dignitaires ; les cordons violets, pour certains, des généraux.

夸赴军中宴,走马去如云。
Kuā fù jūn zhōng yàn, zǒu mǎ qù rú yún.
Fiers, ils se rendent au banquet militaire ; leurs chevaux galopent, s'éloignant comme des nuages.

Ce paragraphe vise directement le cœur du pouvoir des eunuques : usurper de hautes fonctions et s'immiscer dans les affaires militaires. « Les ceintures écarlates » (朱绂) et « les cordons violets » (紫绶) sont des symboles visuels de rang et de pouvoir ; les termes « toutes » (皆) et « pour certains » (或) révèlent leur accession collective au pouvoir. « Fiers, ils se rendent au banquet militaire » (夸赴军中宴) indique qu'ils contrôlent non seulement la cour, mais s'emparent aussi du pouvoir militaire, un mal persistant de la politique des Tang médians et tardifs. « Leurs chevaux galopent, s'éloignant comme des nuages » (走马去如云) conclut par une scène dynamique, décrivant à la fois la pompe de leur déplacement et ironisant implicitement sur leur empressement et leur tapage à se rendre à ce banquet de pouvoir, leur arrogance et leur suffisance sautant aux yeux.

Troisième paragraphe :

樽罍溢九酝,水陆罗八珍。
Zūn léi yì jiǔ yùn, shuǐ lù luó bā zhēn.
Les coupes et les jarres débordent des neuf fermentations ; terre et mer offrent les huit mets rares.

果擘洞庭橘,脍切天池鳞。
Guǒ bāi dòng tíng jú, kuài qiē tiān chí lín.
On épluche à la main les oranges du lac Dongting ; on tranche finement le poisson de l'étang céleste.

Le poète décrit avec force détails le luxe du festin. Les mots « débordent » (溢) et « offrent » (罗) montrent l'abondance excessive des provisions ; des images telles que « neuf fermentations » (九酝, vin précieux), « huit mets rares » (八珍), « oranges du lac Dongting », « poisson de l'étang céleste » soulignent le caractère précieux des ingrédients et l'éloignement de leur provenance. Cette énumération méticuleuse ne vise pas à présenter une culture gastronomique, mais à accumuler un sentiment de gaspillage et de pillage frappant. Chaque parcelle de luxe dont jouissent les eunuques est directement liée à une consommation excessive de ressources sociales.

Quatrième paragraphe :

食饱心自若,酒酣气益振。
Shí bǎo xīn zì ruò, jiǔ hān qì yì zhèn.
Repus, le cœur tranquille, à l'aise ; ivres, l'esprit plus exalté encore.

是岁江南旱,衢州人食人。
Shì suì jiāng nán hàn, qú zhōu rén shí rén.
Cette année-là, sécheresse au sud du fleuve ; à Quzhou, l'homme mangeait l'homme.

La conclusion forme le contraste le plus choquant du poème. Les deux premiers vers, « le cœur tranquille, à l'aise » (心自若) et « l'esprit plus exalté encore » (气益振), dépeignent avec finesse l'insensibilité et l'arrogance des eunuques lors de leurs plaisirs ; leur « repus » (饱), « ivres » (酣) et « exalté » (振) sont tous des attitudes mentales fondées sur une satisfaction extrême. Soudain, le poète, d'un trait de plume tranchant comme un couteau, abat ces dix caractères : « Cette année-là, sécheresse au sud du fleuve ; à Quzhou, l'homme mangeait l'homme. » Le temps (« Cette année-là » 是岁) place de force ces deux mondes côte à côte ; l'espace (« au sud du fleuve » 江南, « Quzhou » 衢州) déchire le ciel et l'enfer coexistants sous la même nation. Aucun commentaire n'est nécessaire ; la simple juxtaposition de ces faits suffit à imprégner chaque parcelle d'« orgueil et de graisse » (骄肥) des eunuques de la sueur et du sang du peuple, chaque souffle de leur « arrogance » (意气) d'une odeur de sang. Cette technique de « coup de pinceau final », de « coupure froide et nette » génère une immense tension émotionnelle et une force critique, un procédé classique de la poésie satirique de Bai Juyi.

Appréciation globale

Cette œuvre est l'une des plus acerbes des Dix Chants de Qin de Bai Juyi. Le poème adopte une structure de « description de scènes — contraste soudain ». Les trois premiers paragraphes, avec un style de description réaliste et un regard détaché, dépeignent progressivement le processus complet, du déplacement au banquet puis à la jouissance, de ce groupe d'eunuques, exagérant à l'extrême leurs attitudes d'« orgueil » (arrogance, fierté) et de « graisse » (neuf fermentations, huit mets rares). Les deux derniers vers tombent comme un coup de tonnerre, présentant abruptement la scène misérable, totalement opposée, du peuple, créant une immense rupture émotionnelle et logique. Cette fracture elle-même constitue l'accusation la plus forte — elle révèle que le luxe des « serviteurs du palais » et la tragédie du « cannibalisme » ne coexistent pas par hasard, mais sont la conséquence inévitable, dans le même écosystème politique, du déséquilibre des pouvoirs et du pillage des ressources. Le poète utilise le pinceau de l'historien pour écrire la poésie, laissant les images parler d'elles-mêmes. La profondeur de sa critique et la retenue de son art atteignent ici une unité parfaite.

Caractéristiques d'écriture

  • Utilisation parfaite de l'art du contraste : L'essence du poème réside dans le contraste saisissant entre les quatorze derniers caractères et les quatorze vers précédents. Ce modèle de « portes vermillon — os affamés », forgé par ce poème, est devenu un paradigme classique pour dénoncer l'injustice sociale dans la postérité.
  • Profondeur dans la description réaliste : La description des attitudes des eunuques (arrogant, fier, exalté), de leurs objets (ceintures écarlates, cordons violets, selles et chevaux), de leur nourriture (neuf fermentations, huit mets rares) utilise des traits simples, mais chaque détail pointe vers la nature de leurs privilèges, pas un mot n'est superflu.
  • Contrôle froid du point de vue narratif : Le poète reste toujours maître de ses émotions, narrant avec une objectivité quasi d'historien, et même à la fin, il ne commente pas directement, mais la simple juxtaposition des faits rend la force de la critique bien supérieure à une expression directe des sentiments.
  • Ironie du titre et du contenu : « Légèreté et Graisse » (轻肥) vient des Entretiens de Confucius, désignant à l'origine la vie noble des « fourrures légères et chevaux gras ». Le poète l'utilise comme titre, indiquant à la fois le sujet de la description et lui conférant une profonde signification ironique.

Éclairages

Ce poème est comme une image historique délibérément collée, superposant de force l'« image de banquet » de la classe dirigeante et l'« image de cadavres affamés » des victimes de la famine, forçant le lecteur à réfléchir au lien intrinsèque entre les deux. Il nous met en garde : Toute jouissance du pouvoir détachée des conditions de vie du peuple, tout monopole des ressources ignorant la souffrance, sont par nature un pillage cruel de la société. Les deux mots « Cette année-là » (是岁) dans le poème sont particulièrement significatifs — ils indiquent que « l'orgueil et la graisse » et le « cannibalisme » se produisent dans le même temps historique, dépouillant toute excuse ou tampon qu'une distance temporelle ou spatiale pourrait apporter. Avec ce poème, Bai Juyi prouve que le véritable esprit réaliste ne réside pas seulement dans l'enregistrement de la souffrance, mais aussi dans le courage d'en révéler la source, et d'oser pointer cette source vers la corruption du pouvoir. Cette justice et ce courage littéraires, traversant les millénaires, continuent de frapper les cœurs.

À propos du poète

Bai Ju-yi

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).

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