Assis, oisif, je me lamente sur toi, et sur moi aussi.
Cent années, en somme, combien de temps cela fait-il ?
Deng You, sans fils, finit par connaître le destin.
Pan Yue, pleurant la morte, use encore de mots superflus.
Même sépulture, obscurité profonde, qu’en espérer ?
Une autre vie, nos liens s’y renoueront, plus difficile encore à attendre.
Je ne ferai que cela : toute la nuit, garder les yeux grands ouverts.
Pour payer de retour une vie entière de sourcils jamais dépliés.
Poème chinois
「遣悲怀 · 其三」
元稹
闲坐悲君亦自悲,百年都是几多时?
邓攸无子寻知命,潘岳悼亡犹费词。
同穴窅冥何所望?他生缘会更难期。
惟将终夜长开眼,报答平生未展眉。
Explication du poème
Ce cycle de poèmes est l'œuvre de Yuan Zhen, poète de la mi-Tang, en deuil de son épouse défunte Wei Cong. Composé environ un an après le décès de Wei Cong, vers 810 (la cinquième année de l'ère Yuanhe), alors que Yuan Zhen occupait le poste de censeur impérial. Yuan Zhen et Bai Juyi ont réussi les examens impériaux la même année, ils sont les promoteurs du mouvement du nouveau Yuefu et sont connus sous le nom de "Yuan-Bai". Sa poésie utilise un langage simple et clair, avec des émotions profondes et sincères. La série de poèmes en deuil de Wei Cong est particulièrement émouvante.
Wei Cong était la plus jeune fille de Wei Xiaqing, précepteur du prince héritier. Elle épousa Yuan Zhen à l'âge de vingt ans. À cette époque, Yuan Zhen n'avait encore ni titre ni renommée, leur vie était modeste et difficile, mais Wei Cong ne méprisa pas cette pauvreté, se contentant d'une vie simple et frugale. Le couple s'entraida dans l'épreuve, leur affection était profonde et sincère. Cependant, le ciel ne leur accorda pas d'années ; en 809, la quatrième année de Yuanhe, Wei Cong mourut de maladie, à seulement vingt-sept ans. À ce moment, Yuan Zhen, pour s'être attiré la colère des eunuques, avait déjà été exilé à Jiangling, sa carrière était décevante, son corps et son esprit épuisés. La douleur d'avoir perdu son épouse s'ajoutant à cela, on peut imaginer sa peine.
Ce cycle de poèmes est un souvenir profond et affectueux de Yuan Zhen pour toute la vie de son épouse défunte. Celui-ci est le troisième, le dernier du cycle, et aussi celui où l'émotion est la plus intense, la pensée la plus profonde. Contrairement aux deux précédents qui évoquent le passé ou décrivent la réalité, ce poème prend comme fil conducteur une réflexion philosophique. À travers le soupir sur la vie et la mort dans "Assis, oisif, je te pleure, et moi-même aussi", utilisant les allusions de Deng You sans enfant et de Pan Yue en deuil, il exprime toute l'impuissance face à l'inconstance du destin et le désespoir d'une rencontre après la mort. Il se conclut par "Je ne puis qu'ouvrir les yeux toute la nuit, / Pour te payer de tes sourcils jamais déridés", transformant l'éternelle nostalgie qui lui reste à vivre en unique "rémunération" pour son épouse défunte. Le poème entier élève la douleur personnelle en un questionnement philosophique sur la vie, le destin, l'amour, c'est un chef-d'œuvre exemplaire de la poésie de deuil, "écrivant l'émotion par la raison".
Premier couplet : « 闲坐悲君亦自悲,百年都是几多时? »
Xián zuò bēi jūn yì zì bēi, bǎi nián dōu shì jǐ duō shí?
Assis, oisif, je te pleure, et moi-même aussi ;
Cent années de vie, combien de temps cela représente-t-il ?
Dès l'ouverture, avec les mots « 闲坐 » (assis, oisif), le poème décrit l'état d'ennui et d'inoccupation du poète. « 悲君亦自悲 » (je te pleure, et moi-même aussi), cinq mots expriment une double douleur — deuil pour l'épouse défunte, et aussi deuil pour son propre destin ; deuil pour sa mort prématurée, et aussi deuil pour le temps qui lui reste à vivre. Le vers suivant, « 百年都是几多时 » (Cent années de vie, combien de temps cela représente-t-il ?), passe de la douleur au soupir, élevant la nostalgie de l'épouse défunte en une réflexion sur la brièveté de la vie. Cent ans de vie, cela semble long, mais quand on les a vécus, on sait que ce n'est qu'un instant. Cette interrogation s'adresse à la fois au ciel et à soi-même ; c'est à la fois un soupir et une impuissance. En un couplet, le poète, avec des termes extrêmement simples, fusionne la douleur personnelle et l'émotion universelle.
Deuxième couplet : « 邓攸无子寻知命,潘岳悼亡犹费词。 »
Dèng Yōu wú zǐ xún zhī mìng, Pān Yuè dào wáng yóu fèi cí.
Deng You, sans enfant, ne put qu'en appeler au destin ;
Pan Yue, pleurant sa morte, n'a fait qu'un vain discours.
Ce couplet, à travers deux allusions, exprime l'impuissance du poète face au destin et son sentiment de vanité face au deuil. « 邓攸无子 » (Deng You, sans enfant) utilise l'allusion de Deng You des Jin occidentaux, qui pour sauver son neveu abandonna son propre fils et finit sans descendance — le poète dit : c'est l'arrangement du destin, on ne peut le forcer. « 潘岳悼亡 » (Pan Yue, pleurant sa morte) utilise l'allusion de Pan Yue des Jin occidentaux, qui composa trois célèbres Poèmes de deuil — le poète dit : même avec une affection si profonde, ce n'est qu'un vain discours, quel bien cela fait-il au défunt ? Ce « 寻知命 » (ne put qu'en appeler au destin) et ce « 犹费词 » (n'a fait qu'un vain discours) sont la résignation du poète face au destin, mais aussi son auto-interrogation sur l'acte de deuil : à quoi sert d'écrire des poèmes ? À quoi sert la nostalgie ? La personne morte ne reviendra jamais. Ce couplet, utilisant des allusions pour exprimer le désespoir, dépeint de manière poignante le sentiment de néant intérieur du poète.
Troisième couplet : « 同穴窅冥何所望?他生缘会更难期。 »
Tóng xué yǎo míng hé suǒ wàng? Tā shēng yuán huì gèng nán qī.
Dans la tombe commune, ténèbres profondes, quel espoir peut-on avoir ?
Dans une autre vie, une nouvelle rencontre, encore plus impossible à attendre.
Ce couplet passe du désespoir en cette vie à la désillusion en l'au-delà. « 同穴窅冥何所望 » (Dans la tombe commune, ténèbres profondes, quel espoir peut-on avoir ?) exprime l'espoir du poète d'être enterré avec la défunte — mais les mots « 窅冥 » (ténèbres profondes) décrivent l'obscurité et l'inconnaissance du monde d'après la mort, cet "espoir" est finalement un espoir vain. « 他生缘会更难期 » (Dans une autre vie, une nouvelle rencontre, encore plus impossible à attendre) exprime l'espoir du poète de renouer leur lien dans une vie future — mais les trois mots « 更难期 » (encore plus impossible à attendre) réduisent en miettes ce fragile espoir. Cette vie est déjà perdue, une tombe commune est sans espoir ; l'au-delà est incertain, une rencontre est difficile à espérer. Le poète nie un à un tous les espoirs, s'enfonçant dans l'abîme du désespoir. Ce couplet est l'une des phrases les plus douloureuses des trois Élégies ; avec le ton le plus calme, il exprime le désespoir le plus profond.
Quatrième couplet : « 惟将终夜长开眼,报答平生未展眉。 »
Wéi jiāng zhōng yè cháng kāi yǎn, bào dá píngshēng wèi zhǎn méi.
Je ne puis qu'ouvrir les yeux toute la nuit,
Pour te payer de tes sourcils jamais déridés.
Le dernier couplet est l'âme de tout le poème, et aussi la conclusion finale des trois Élégies. « 惟将终夜长开眼 » (Je ne puis qu'ouvrir les yeux toute la nuit) dit que le poète, pour le reste de sa vie, restera éveillé toute la nuit — ce « 长开眼 » (ouvrir longtemps les yeux) est à la fois l'apogée de la nostalgie et l'apogée de la douleur ; c'est à la fois l'insomnie de ne pouvoir dormir, et la détermination de ne pas vouloir dormir. Le vers suivant, « 报答平生未展眉 » (Pour te payer de tes sourcils jamais déridés), révèle la raison de ce « 长开眼 » — de son vivant, Wei Cong, à cause des difficultés de la vie, des déplacements de son mari, était souvent soucieuse, ses sourcils ne s'étaient jamais déridés ; aujourd'hui, ce que le poète peut faire, c'est seulement, par cette nostalgie nocturne, "payer" l'affection profonde avec laquelle elle s'est occupée de lui, s'est inquiétée pour lui toute sa vie. Ces deux mots « 报答 » (payer, rémunérer) sont la dernière promesse du poète à son épouse défunte, et aussi le seul recours qui lui reste pour le temps qu'il a à vivre. En un couplet, le poète, avec le langage le plus simple, exprime toute la nostalgie la plus profonde et la culpabilité la plus douloureuse.
Lecture globale
Ceci est un joyau parmi les poèmes de deuil de Yuan Zhen, le troisième du cycle, et aussi celui où l'émotion est la plus intense, la pensée la plus profonde. Le poème entier, en huit vers et cinquante-six caractères, commence par « Assis, oisif, je te pleure, et moi-même aussi » et se conclut par « Je ne puis qu'ouvrir les yeux toute la nuit », fondant en un tout la nostalgie de l'épouse défunte, les réflexions sur la vie, l'impuissance face au destin, la désillusion en l'au-delà, révélant la douleur et l'affection profonde inapaisables du poète.
D'un point de vue structurel, le poème présente une progression de l'émotion à la raison, de la raison au désespoir, du désespoir à l'affection profonde. Le premier couplet commence par « Assis, oisif, je te pleure, et moi-même aussi », juxtaposant la nostalgie de l'épouse défunte et les réflexions sur la vie humaine. Le deuxième couplet, utilisant les allusions de Deng You et Pan Yue, exprime l'impuissance face au destin et le sentiment de vanité face au deuil. Le troisième couplet, avec la désillusion de « Dans la tombe commune, ténèbres profondes » et « Dans une autre vie, une nouvelle rencontre », porte le désespoir à son comble. Le quatrième couplet conclut avec « Je ne puis qu'ouvrir les yeux toute la nuit », transformant tout le désespoir en une nostalgie nocturne pour le restant de ses jours. Entre les quatre couplets, on passe de l'émotion à la raison, de la raison au désespoir, du désespoir à l'affection profonde, s'approfondissant couche par couche, formant un tout harmonieux.
D'un point de vue de l'intention, le noyau de ce poème réside dans le mot « 报 » (payer, rémunérer). Ce « 报 » de « 报答 » (payer, rémunérer) dans « Je ne puis qu'ouvrir les yeux toute la nuit » est la dernière promesse du poète à son épouse défunte, et aussi ce qu'il destine au temps qui lui reste. Ce mot « 报 » est à la fois une déclaration d'affection profonde et un soupir d'impuissance — tout ce qu'il peut faire, c'est cette nostalgie nocturne ; tout ce qu'il peut donner, c'est cette "rémunération" irréparable. Avec ce mot « 报 », le poète transforme tout le désespoir, le néant, la désillusion des six premiers vers en une affection profonde nocturne pour le reste de sa vie, faisant éclore du désespoir une fleur d'affection profonde.
D'un point de vue artistique, ce qui est le plus touchant dans ce poème est l'ingénieuse conception « écrire l'émotion par la raison, soutenir l'intention par des allusions ». Le poète n'écrit pas directement comment il ressent la nostalgie, mais utilise « Cent années de vie, combien de temps cela représente-t-il ? » pour évoquer la brièveté de la vie, « Deng You, sans enfant » et « Pan Yue, pleurant sa morte » pour exprimer l'impuissance face au destin, « Dans la tombe commune, ténèbres profondes » et « Dans une autre vie, une nouvelle rencontre » pour parler de l'irréalité de l'au-delà. Ces réflexions philosophiques, progressant couche par couche, poussent le poète dans l'abîme du désespoir ; et c'est précisément dans ce désespoir que l'affection profonde de « Je ne puis qu'ouvrir les yeux toute la nuit » apparaît particulièrement émouvante. Cette technique d'« écrire l'émotion par la raison » permet à ce poème de dépasser le deuil personnel et d'acquérir une profondeur philosophique universelle.
Spécificités stylistiques
- Écrire l'émotion par la raison, philosophie profonde : Utiliser « Cent années de vie, combien de temps cela représente-t-il ? » pour évoquer la brièveté de la vie, « Deng You, sans enfant » et « Pan Yue, pleurant sa morte » pour exprimer l'impuissance face au destin, « Dans la tombe commune, ténèbres profondes » et « Dans une autre vie, une nouvelle rencontre » pour parler de l'irréalité de l'au-delà, élevant la douleur personnelle en un questionnement philosophique sur la vie et le destin.
- Utilisation naturelle des allusions, sens profond : Utiliser les allusions de Deng You et Pan Yue pour exprimer l'impuissance et le néant, l'allusion s'accorde avec la personne, fusionne avec l'émotion, sans aucune impression de contrainte.
- Progression de l'émotion, approfondissement couche par couche : Passer de la douleur au soupir, du soupir à l'impuissance, de l'impuissance au désespoir, du désespoir à l'affection profonde, les émotions progressent couche par couche entre les quatre couplets, touchant directement le cœur.
- Conclure par l'émotion, résonance prolongée : Le dernier couplet « Je ne puis qu'ouvrir les yeux toute la nuit, / Pour te payer de tes sourcils jamais déridés » conclut l'ensemble, transformant tout le désespoir en affection profonde, condensant l'éternelle nostalgie en ces trois mots « 长开眼 » (ouvrir longtemps les yeux), les mots ont une fin mais le sens est infini.
Éclairages
Ce poème, à travers une nostalgie nocturne, énonce un thème intemporel et immuable – Lorsque tous les espoirs se sont évanouis, seule la nostalgie reste le seul lien entre les vivants et les morts.
Il nous fait d'abord voir « l'affection profonde dans le désespoir ». Le poète nie l'espoir d'une tombe commune, nie l'espérance d'une vie future, réduit en miettes toutes ses attentes, s'enfonce dans l'abîme du désespoir. Pourtant, c'est précisément dans ce désespoir qu'il trouve la seule chose qu'il puisse faire le restant de ses jours — « ouvrir les yeux toute la nuit ». Il nous dit : l'affection la plus profonde ne s'épanouit souvent pas dans l'espoir, mais se maintient dans le désespoir.
Plus profondément, ce poème nous invite à méditer sur « le sens de la rémunération ». « Pour te payer de tes sourcils jamais déridés » — le poète sait que quoi qu'il fasse, il ne pourra compenser les peines et les soucis de son épouse de son vivant ; pourtant, il veut quand même la « payer ». Cette « rémunération » n'est pas pour elle, mais pour lui-même ; ce n'est pas parce qu'elle en a besoin, mais parce qu'il ne peut faire autrement. Il nous fait comprendre : la véritable affection profonde ne calcule pas les gains et les pertes, c'est agir tout en sachant l'inutilité.
Et ce qui est le plus émouvant, c'est cette obstination du « 长开眼 » (ouvrir longtemps les yeux) dans le poème. Rester éveillé toute la nuit, non par insomnie, mais par refus de dormir ; non parce qu'il ne peut dormir, mais à cause de la nostalgie. Ces trois mots « 长开眼 » sont la dernière promesse du poète à son épouse défunte, et aussi ce qu'il destine au temps qui lui reste — il utilisera chaque nuit qui lui reste pour penser à elle, pour l'accompagner, pour la « payer ».
Ce poème décrit un deuil de la mi-Tang, pourtant il permet à quiconque a perdu un être cher, a connu le désespoir, d'y trouver un écho. Cette double douleur d'« Assis, oisif, je te pleure, et moi-même aussi » est le soupir commun de tous ceux qui éprouvent de la nostalgie ; cette désillusion d'« Dans la tombe commune, ténèbres profondes, quel espoir peut-on avoir ? » est l'impuissance commune de tous ceux qui font face à la mort ; cette obstination d'« ouvrir les yeux toute la nuit » est l'unique persévérance pour le restant de la vie de tout être profondément aimant. Telle est la vitalité de la poésie : elle écrit la nostalgie de Yuan Zhen pour Wei Cong, mais c'est à toutes les époques, pour tous ceux qui, dans le désespoir, restent profondément aimants, qu'elle s'adresse.
À propos du poète

Yuan Zhen (元稹 779 - 831), originaire de Luoyang, dans la province du Henan, était un descendant de la famille impériale des Wei du Nord, ainsi qu’un célèbre poète et homme d’État de la dynastie des Tang moyens. Figure importante de l’histoire littéraire des Tang, Yuan Zhen cofonda le Mouvement du Nouveau Yuefu avec Bai Juyi. Ses réalisations poétiques les plus remarquables se trouvent dans le style yuefu (Bureau de Musique) et dans la poésie érotique. Sa relation amoureuse avec une femme nommée Yingying inspira le récit légendaire L’Histoire de Yingying. Le style poétique de Yuan Zhen se caractérise par sa clarté accessible, entrecoupée occasionnellement d’expressions audacieuses et surprenantes. Lors de la transition entre les Tang moyens et les Tang tardifs, son style accessible exerça une influence profonde, jetant les bases de l’École poétique Yuan-Bai.