Chez Dame Huang la quatrième, les fleurs comblent le sentier,
Mille fleurs, dix mille fleurs, courbent les branches sous leur poids.
Les papillons joueurs, épris de ce lieu, dansent sans cesse,
Le loriot délicat, libre et joyeux, lance son gazouillis.
Poème chinois
「江畔独步寻花 · 其六」
杜甫
黄四娘家花满蹊,千朵万朵压枝低。
留连戏蝶时时舞,自在娇莺恰恰啼。
Explication du poème
Cette œuvre est le sixième poème de la série Cherchant des fleurs, seul au bord du fleuve. Elle fut composée au printemps 762, sous le règne de l'empereur Daizong des Tang. Du Fu résidait alors dans sa chaumière près du ruisseau Huanhua à Chengdu. Après de longues années de guerre et d'errance, le poète jouissait enfin là d'une période de vie paisible rare. Ce poème relate ce que le poète vit et ressentit en se promenant sur le sentier fleuri près de la maison de Dame Huang Quatre (une voisine). Il est comme un instantané, un gros plan sur le monde microscopique du printemps. Avec des images visuelles et sonores presque saturées, il fige un moment de joie pure et intense dans la vie tourmentée de Du Fu, montrant un instant lumineux, sans ombre, rare dans sa poésie.
Premier couplet : « 黄四娘家花满蹊,千朵万朵压枝低。 »
huáng sì niáng jiā huā mǎn xī, qiān duǒ wàn duǒ yā zhī dī.
Chez Dame Huang Quatre, les fleurs comblent le sentier ; Mille fleurs, dix mille fleurs, pèsent sur les rameaux, les courbent.
Le début entre directement dans la scène. L'introduction de la voisine « Dame Huang Quatre » dans le poème rapproche instantanément la poésie de la vie quotidienne, pleine de la chaleur familière de l'existence. « Les fleurs comblent le sentier » dit toute la profusion du sentier complètement recouvert de fleurs, sans place pour poser le pied. Immédiatement après, « Mille fleurs, dix mille fleurs », par des redoublements proches du langage familier et une quantité exagérée, concrétisent et portent à l'extrême le mot « comblent » ; « pèsent sur les rameaux, les courbent » est une fixation dynamique d'une grande force, donnant aux fleurs abondantes une sensation de poids tangible et l'impact visuel d'une vie si pleine qu'elle est sur le point de déborder. La « profusion » des fleurs atteint ici son sommet sensoriel.
Deuxième couplet : « 留连戏蝶时时舞,自在娇莺恰恰啼。 »
liú lián xì dié shí shí wǔ, zì zài jiāo yīng qià qià tí.
Papillons joueurs, s'attardant, sans cesse dansent ; Loriot libre et charmant, juste à ce moment gazouille.
Le regard passe de la profusion silencieuse et étourdissante des fleurs aux êtres vivants, vifs et animés du printemps. « Papillons joueurs, s'attardant » décrit le mouvement visuel, « sans cesse dansent » montre leur ivresse parmi les fleurs, leur réticence à partir, utilisant l'« attachement » des papillons pour mettre en valeur, indirectement, l'attrait des fleurs. « Loriot libre et charmant » décrit la douceur auditive, « juste à ce moment gazouille » est le point crucial de tout le poème. « Juste à ce moment » est à la fois une onomatopée, imitant la clarté et la mélodie du chant du loriot, et implique aussi le « juste à point » du moment, comme si ce merveilleux gazouillis était émis spécialement pour le poète dans cette scène et cet état d'âme. La « danse » des papillons et le « gazouillis » du loriot, l'un une splendeur silencieuse, l'autre une clarté sonore, tissent ensemble une symphonie printanière où vue et ouïe fusionnent, pleine de vitalité.
Analyse globale
Ce quatrain est l'un des plus célèbres et des plus contagieux de la poésie de Du Fu. Son charme réside dans le fait de « présenter, par des images extrêmement denses, une joie de vivre sans mélange ». Le poème entier n'a que vingt-huit caractères, mais contient de nombreuses images : un nom de personne (Dame Huang Quatre), un chemin (sentier), des fleurs en abondance (mille fleurs, dix mille fleurs), des rameaux, des papillons, un loriot. Et par des verbes précis comme « comblent », « pèsent », « courbent », « dansent », « gazouille », il les relie étroitement, créant une sensation de profusion et de joie à donner le vertige, où les yeux ne suffisent plus.
La structure du poème est simple et efficace : Les deux premiers vers exaltent la « profusion » des fleurs (densité statique), les deux derniers exaltent l'« animation » du printemps (dynamisme vital). Mais cette « animation » n'est pas un vacarme, c'est l'animation de la vie s'épanouissant librement et coexistante en harmonie. Le poète n'exprime pas directement l'émotion, mais son émerveillement, son état d'ivresse, sont entièrement imprégnés dans l'exclamation des « mille fleurs, dix mille fleurs », la contemplation des « papillons s'attardant » et l'écoute du « loriot libre et charmant ». C'est une expérience esthétique d'oubli de l'objet et du moi, d'engagement total, l'étreinte et l'éloge les plus profonds d'une grande âme en temps troublé pour la paix, la quiétude et la beauté de la nature.
Caractéristiques stylistiques
- Fusion parfaite du quotidien et du poétique : Introduire la voisine « Dame Huang Quatre » dans le poème ancre la poésie dans la vie quotidienne concrète, tout en élevant, par la distillation artistique, un sentier ordinaire en un sanctuaire de beauté, réalisant l'unité parfaite du vulgaire et du raffiné, du réel et du virtuel.
- Usage habile des redoublements et du langage oral : Des mots comme « mille fleurs, dix mille fleurs », « sans cesse », « juste à ce moment » ont à la fois la vivacité du langage parlé, et renforcent, par la répétition, la densité des images et la concentration de l'émotion, formant un rythme vif et clair, d'une grande beauté musicale.
- Mise en valeur indirecte et synesthésie : Il ne décrit pas directement le parfum des fleurs, mais utilise les « papillons s'attardant » pour en suggérer le bouquet ; il n'exprime pas directement l'état d'âme, mais utilise le « loriot libre et charmant » pour le refléter. Parallèlement, « pèsent sur les rameaux, les courbent » est la vue communiquant avec le toucher, « juste à ce moment gazouille » est l'ouïe communiquant avec le cœur, enrichissant grandement les niveaux perceptifs du poème.
- Saisie instantanée et fixation éternelle de la phrase conclusive : « Loriot libre et charmant, juste à ce moment gazouille » capture, à l'instant le plus approprié (« juste à ce moment »), le son le plus touchant, figeant le temps fluide en une poésie éternelle, laissant le poème se conclure avec élégance dans la résonance du gazouillis, d'une saveur infinie.
Réflexions
L'enseignement central de cette œuvre réside dans « comment découvrir et s'enivrer d'une beauté extrême dans le quotidien ordinaire ». Du Fu n'est pas allé dans de grandes montagnes et de grandes rivières, c'est juste sur le sentier d'une voisine qu'il a rencontré un festin printanier. Il nous dit que la beauté n'est souvent pas au loin, mais se cache sur nos sentiers ordinaires « comblés » ; le bonheur ne réside pas dans la quantité de ce qu'on possède, mais dans le fait d'avoir ou non un cœur sensible comme le sien, capable de s'émerveiller devant « mille fleurs, dix mille fleurs [qui] pèsent sur les rameaux, les courbent », de s'arrêter devant des « papillons [qui] sans cesse dansent », de tendre l'oreille au « gazouillis juste à ce moment » d'un « loriot charmant ».
Dans la vie moderne au rythme pressé et à l'attention dispersée, ce poème est un bon remède de lucidité. Il nous invite, comme Du Fu, à parfois nous promener « seul », à déposer nos pensées, à ouvrir tous nos sens, pour regarder vraiment ces fleurs qui « pèsent sur les rameaux, les courbent », écouter ces oiseaux qui « gazouillent juste à ce moment ». La vraie richesse et paix viennent peut-être de cette immersion totale et de cet amour sincère pour le présent, pour la vie concrète sous nos yeux. Ce petit poème préserve précisément cette capacité poétique, indispensable en toute époque, de contact intime avec la vie elle-même.
À propos du poète

Du Fu (杜甫), 712 - 770 après J.-C., originaire de Xiangfan, dans la province de Hubei, est un grand poète réaliste de l'histoire chinoise. Du Fu a eu une vie difficile, et sa vie de troubles et de déplacements lui a fait ressentir les difficultés des masses, de sorte que ses poèmes étaient toujours étroitement liés aux événements actuels, reflétant la vie sociale de l'époque d'une manière plus complète, avec des pensées profondes et un horizon élargi.