Mûriers et micocouliers, serrés, sur quelques arpents.
Devant la porte, les cinq saules, juste à point pour y grimper.
Dans la coupe, le bon vin, toujours il faut qu’il soit plein.
Hors du corps, la vaine renommée, toujours elle n’est que loisir.
L’allée de bambous, parfois, le vent la balaie.
La porte de bois, sans affaire, d’habitude, reste close.
Ici, déjà, c’est un lieu où l’on oublie les ruses.
À quoi bon, avec de l’or, aller acheter une autre colline ?
Poème chinois
「归故园」
朱庆馀
桑柘骈阗数亩间,门前五柳正堪攀。
尊中美酒长须满,身外浮名总是闲。
竹径有时风为扫,柴门无事日常关。
于焉已是忘机地,何用将金别买山。
Explication du poème
Ce poème a été composé après que Zhū Qìngyú, dans ses dernières années, a démissionné de sa fonction et est retourné dans son pays natal. Reçu docteur (jìnshì) dans sa jeunesse, il resta longtemps confiné à de subalternes, ses fonctions étaient infimes, sa carrière ne connut jamais le succès. Les raisons en étaient, outre la corruption des examens impériaux de la fin des Táng et la persistance des considérations de lignage, liées aussi à son caractère intègre, qui ne flattait pas les puissants et ne suivait pas la foule vulgaire. Après avoir lutté de nombreuses années dans les interstices de l'administration, il comprit enfin : ce chapeau de fonctionnaire ne valait pas qu'on y sacrifie une vie de liberté. Alors, il décida résolument de suspendre son chapeau et de partir, retournant dans son ancien pays natal de Yuèzhōu — cette terre qu'il avait quittée jeune, et qui hanta ses rêves après la quarantaine.
L'ancien domaine se trouvait à la campagne de Yuèzhōu, avec des arbres à mûrier et des mûriers à papier sur plusieurs mǔ, devant la porte il avait planté lui-même cinq saules, derrière la maison un sentier de bambous verts. Ici, pas de rivalités administratives, pas de fatigue des dossiers, seulement les travaux agricoles qui changent avec les saisons, le paysage qui évolue entre l'aube et le crépuscule. Ce poème fut écrit après son retour au pays natal, décrivant son état d'esprit lorsqu'il revint dans son ancien domaine — se retirer des troubles du monde, renoncer à la poursuite de la renommée et du gain, et dans le paysage familier des champs et des jardins, retrouver la paix et le cœur originel depuis longtemps perdus. Les « 桑柘骈阗 » (mûriers et mûriers à papier serrés) du poème sont, à ses yeux, la prospérité la plus tangible de l'ancien domaine ; ces « 门前五柳 » (cinq saules devant la porte) ne sont pas seulement l'admiration pour Táo Yuānmíng, mais aussi l'étendard spirituel qu'il dresse pour lui-même. Il n'a plus besoin de l'affectation de « cueillir des chrysanthèmes sous la haie est », car toute sa vie s'est déjà fondue avec la nature.
Premier distique : « 桑柘骈阗数亩间,门前五柳正堪攀。 »
Sāng zhè pián tián shù mǔ jiān, mén qián wǔ liǔ zhèng kān pān.
Mûriers et mûriers à papier, serrés, sur plusieurs mǔ,
Devant la porte, les cinq saules, juste à portée de main.
Dès l'ouverture, le poème s'ouvre sur le paysage de l'ancien domaine. « 桑柘骈阗 » décrit la luxuriance des mûriers et mûriers à papier dans les champs, entrelacés et ombragés — les deux mots « 骈阗 » (serrés) peignent à la fois leur densité et montrent leur vitalité, symbolisant la prospérité et la paix des champs et jardins ; « 门前五柳 » fait discrètement référence à l'allusion de Táo Yuānmíng, « Monsieur Cinq-Saules », le poète se compare à Táo Qián, indiquant son inclination pour les champs et jardins, son aspiration à la transcendance. L'expression « 正堪攀 » (juste à portée de main) décrit l'intimité des branches de saule qui pendent, qu'on peut toucher facilement, et exprime aussi l'oisiveté et la liberté retrouvées par le poète en rentrant chez lui. En un seul distique, le poète utilise les mûriers pour décrire la sérénité de la vie, les cinq saules pour décrire le retour de l'esprit, capturant par son pinceau la double satisfaction après le retour au jardin.
Second distique : « 尊中美酒长须满,身外浮名总是闲。 »
Zūn zhōng měi jiǔ cháng xū mǎn, shēn wài fú míng zǒng shì xián.
Dans la coupe, le bon vin doit toujours être plein,
Hors de soi, la renommée vaine n'est qu'oisiveté.
Ce distique passe du paysage au cœur, exprimant directement l'attitude du poète face à la vie. « 尊中美酒长须满 », avec les trois mots « 长须满 » (doit toujours être plein) montre l'attachement et le plaisir que le poète tire de la vie présente — le vin n'a pas besoin d'être précieux, pourvu qu'il y en ait toujours ; les jours n'ont pas besoin d'être grandioses, pourvu qu'on soit libre. Le vers suivant, « 身外浮名总是闲 », avec les trois mots « 总是闲 » (n'est qu'oisiveté), dépose légèrement la renommée et le gain poursuivis pendant une demi-vie. Ce mot « 闲 » (oisiveté) n'est pas de la paresse, mais la liberté spirituelle de « ne pas chercher la rivalité » ; ces deux mots « 浮名 » (renommée vaine) sont sa compréhension totale de sa carrière administrative passée. En un distique, le poète utilise le vin pour décrire la richesse de la vie, le « 闲 » pour décrire la sérénité de son état d'esprit, un langage extrêmement simple, une signification extrêmement profonde.
Troisième distique : « 竹径有时风为扫,柴门无事日常关。 »
Zhú jìng yǒu shí fēng wéi sǎo, zhài mén wú shì rì cháng guān.
Le sentier de bambous, parfois, le vent le balaye,
La porte de branchages, sans affaire, reste close le jour.
Ce distique, avec deux détails de la vie quotidienne, décrit la tranquillité et l'autosuffisance après le retour au jardin. « 竹径有时风为扫 », avec une touche de personnification, décrit la complicité entre la nature et le poète — le vent balaye le sentier, comme si le ciel et la terre partageaient aussi ses tracas ; le mot « 为 » (pour) exprime l'intimité parfaite entre l'homme et la nature. Le vers suivant, « 柴门无事日常关 », décrit la simplicité et le calme de la vie quotidienne — la porte de branchages reste close, non pour s'isoler des autres, mais parce qu'il n'y a pas besoin de réceptions, pas besoin de s'affairer, on jouit simplement de la paix et de la tranquillité dans son propre petit monde. Ces trois mots, « 日常关 » (reste close le jour), sont la solitude activement choisie par le poète, mais aussi l'aisance qui suit la clarté de son esprit. En un distique, le poète utilise le vent balayant le sentier de bambous pour décrire l'union de l'homme et du ciel, la porte de branchages constamment close pour décrire le contentement dans la quiétude, fusionnant la poésie et l'esprit du Chan dans la vie des champs et jardins.
Quatrième distique : « 于焉已是忘机地,何用将金别买山。 »
Yú yān yǐ shì wàng jī dì, hé yòng jiāng jīn bié mǎi shān.
En ce lieu, c'est déjà une terre où oublier les ruses,
Pourquoi faudrait-il employer de l'or pour acheter ailleurs une montagne ?
Le quatrième distique conclut par une réflexion, c'est le coup de pinceau qui donne vie à tout le poème. « 于焉已是忘机地 » reprend l'allusion de Zhuangzi au « 机心 » (cœur/esprit de ruse) — « 忘机 » (oublier les ruses) signifie abandonner les calculs et les artifices mondains, retourner à sa nature pure et authentique. Le poète est convaincu : cette ancienne terre sous ses pieds est déjà suffisante pour apaiser son corps et son esprit, suffisante pour lui permettre d'« oublier les ruses ». Le vers suivant, « 何用将金别买山 », conclut par une question rhétorique, exprimant l'autosuffisance et la sérénité de son cœur intérieur — pas besoin d'aller chercher un lieu de retraite plus « idéal », car le meilleur endroit pour retourner est là, sous ses yeux. Cette question est posée avec aisance, la réponse est ferme : le véritable retrait du monde n'est pas dans les montagnes renommées ou les anciens temples, mais dans un cœur qui « oublie les ruses ». À ce point du poème, le thème du retour au jardin s'élève du « retour à la maison » géographique au « retour à l'authenticité » spirituel.
Lecture globale
Ceci est une œuvre représentative des poèmes de retraite de Zhū Qìngyú. L'ensemble du poème, en huit vers et cinquante-six caractères, prend comme fil conducteur le paysage de l'ancien domaine, fusionnant la tranquillité des champs et jardins, l'autosuffisance de la vie, la sérénité de l'état d'esprit, le retour spirituel à l'authenticité, révélant l'état de vie doux, paisible, limpide et libre du poète après son retrait.
Structurellement, le poème présente une progression du paysage au cœur, de l'extérieur vers l'intérieur. Le premier distique, avec « 桑柘 » et « 五柳 », décrit le paysage des champs et jardins, c'est ce que voient les yeux ; le second distique, avec « 美酒 » et « 浮名 », décrit l'attitude face à la vie, c'est l'aspiration du cœur ; le troisième distique, avec « 竹径 » et « 柴门 », décrit le calme quotidien, c'est l'apaisement du corps ; le quatrième distique conclut avec « 忘机地 » et « 别买山 », c'est la destination de la volonté. Entre les quatre distiques, on passe du paysage au cœur, du cœur au corps, du corps à la volonté, progressant couche par couche, formant un tout parfaitement cohérent.
En termes d'intention, le cœur de ce poème réside dans ces deux mots : « 忘机 » (oublier les ruses). Ce « 闲 » (oisiveté) de « 身外浮名总是闲 » est le point de départ de l'oubli des ruses ; cette « 关 » (fermeture) de « 柴门无事日常关 » est la posture de l'oubli des ruses ; ce « 忘机 » de « 于焉已是忘机地 » est l'accomplissement de l'oubli des ruses. Cet « oubli des ruses » n'est pas une fuite, mais une transcendance ; ce n'est pas de la passivité, mais de l'autosuffisance. Le poète, prenant comme support la vie simple des champs et jardins, transforme l'état taoïste de « 心斋坐忘 » (jeûne du cœur, assis dans l'oubli) en un quotidien tangible.
D'un point de vue artistique, ce qui est le plus touchant dans ce poème réside dans le pinceau simple de « exprimer un sens profond par des paysages ordinaires, révéler une authenticité pure par la simplicité ». Le poète ne décrit pas de montagnes ou d'eaux extraordinaires, seulement ces éléments ordinaires que sont les mûriers, les cinq saules, le sentier de bambous, la porte de branchages ; il n'exprime pas d'émotions exaltées, seulement ces termes simples comme « 长须满 », « 总是闲 », « 风为扫 », « 日常关 ». Pourtant, c'est précisément cette banalité et cette simplicité qui rendent l'état décrit dans le poème particulièrement réel, particulièrement familier. Cette personnification du « 风为扫 » (le vent le balaye), cette question rhétorique du « 何用将金别买山 », révèlent sans y penser l'état d'esprit limpide du poète, fusionné avec la nature, réconcilié avec lui-même.
Spécificités stylistiques
- Imagerie unifiée, le sentiment dans le paysage : Mûriers, cinq saules, sentier de bambous, porte de branchages — constituent un ensemble cohérent d'images champêtres, intégrant l'émotion dans le paysage, progressant couche par couche.
- Langage simple, signification profonde : L'ensemble du poème est presque dépourvu d'ornements fleuris, mais avec des expressions ordinaires comme « 长须满 », « 总是闲 », « 风为扫 », « 日常关 », il exprime une sérénité et une autosuffisance extraordinaires.
- Utilisation naturelle des allusions, sans trace de contrainte : Avec « 五柳 » (cinq saules) il fait discrètement référence à Táo Yuānmíng, avec « 忘机 » il reprend une idée de Zhuangzi, l'allusion se fond dans l'atmosphère, l'allusion s'accorde avec le sentiment, sans aucune impression de contrainte.
- Conclusion qui donne la clé, résonance durable : Le quatrième distique conclut avec « 于焉已是忘机地,何用将金别买山 », renforçant l'autosuffisance par une question rhétorique, décrivant l'aisance par la simplicité, les mots ont une fin mais le sens est infini.
Éclairages
Ce poème, à travers un retour au pays natal, énonce un thème intemporel et immuable — la véritable paix n'est pas au fond de montagnes lointaines, mais dans un cœur qui « oublie les ruses » ; le véritable retrait du monde n'est pas une fuite hors du monde mondain, mais retrouver son authenticité dans la vie ordinaire.
Il nous fait d'abord voir « la signification du retour ». Le poète revient dans son ancien domaine, ce n'est pas un « retour à la maison » géographique, mais un « retour à l'authenticité » spirituel — se retirer de la poursuite de la renommée et du gain, se dégager des troubles du monde mondain, et parmi les mûriers, les cinq saules, le sentier de bambous, la porte de branchages, retrouver ce soi pur. Il nous rappelle : parfois, quand on va trop loin, il ne faut pas oublier pourquoi on est parti ; quand on poursuit trop, il ne faut pas oublier ce qui est vraiment important.
Plus profondément, ce poème nous invite à réfléchir à « la valeur de l'autosuffisance ». « 何用将金别买山 » — le poète nous dit que le meilleur endroit pour retourner n'est pas au loin, mais sous nos pieds ; la meilleure vie n'est pas ailleurs, mais dans l'instant présent. Il nous fait comprendre : la véritable richesse n'est pas d'avoir plus, mais d'avoir besoin de moins ; la véritable liberté n'est pas d'aller où l'on veut, mais de trouver la paix du cœur où que l'on soit.
Et ce qui donne le plus à réfléchir, c'est cette posture de retrait, « douce et paisible », dans le poème. Zhū Qìngyú n'est pas hautain et détaché du monde comme Táo Yuānmíng, ni misanthrope et cynique comme certains ermites. Il revient simplement tranquillement dans son ancien domaine, boit du vin, ferme sa porte, regarde le vent balayer le sentier de bambous, puis dit légèrement dans son poème : « 于焉已是忘机地 ». Cette douceur est la réconciliation avec soi-même après avoir traversé les affaires du monde ; cette paix est l'aisance qui suit la compréhension de la vanité de la renommée.
Ce poème décrit un retour au pays natal à l'époque médiane des Táng, mais il permet à toute personne courant dans le monde mondain, aspirant à un moment de paix, d'y trouver un écho. Cette luxuriance des « 桑柘骈阗 » est l'ancien domaine dans la mémoire de tout voyageur ; cette intimité des « 门前五柳 » est le paysage dans les yeux de tout retourné au pays ; ce lâcher-prise de « 身外浮名总是闲 » est la compréhension commune de tout être ayant traversé des vicissitudes ; cette autosuffisance de « 于焉已是忘机地 » est la paix la plus profonde dans le cœur de toute personne réconciliée avec la vie. Telle est la vitalité de la poésie : elle parle du retour dans l'ancien domaine de Zhū Qìngyú, mais s'adresse à toutes les époques, à tous ceux qui, dans la vie ordinaire, retrouvent leur authenticité, et dans les jours banals, apaisent leur corps et leur esprit.
À propos du poète

Zhu Qingyu (朱庆馀 dates de naissance et de mort inconnues), également connu sous son prénom Kejiu, était un poète de la période des Tang moyens, originaire de Yuezhou (actuelle Shaoxing, dans la province du Zhejiang). Il réussit l’examen jinshi la deuxième année de l’ère Baoli (826 ap. J.-C.) et occupa le poste de Collationneur à la Bibliothèque impériale. Sa poésie excella dans le style des vers régulés pentasyllabiques, caractérisée par une élégance raffinée et subtile, avec une habileté particulière à dépeindre les sentiments des femmes de la chambre et des dames de la cour. Dans les Poèmes Complets des Tang, deux volumes contenant 177 de ses œuvres sont conservés. Il était habile dans l’utilisation de techniques allégoriques et métaphoriques, mêlant émotions quotidiennes et aspirations politiques. Bien que peu de ses poèmes aient survécu, son savoir-faire exquis lui assure une place unique dans l’histoire de la poésie des Tang, son poème Sentiments de Chambre devenant un exemple par excellence de la fusion entre la poésie de thème examinatoire et la poésie de chambre dans les générations ultérieures.