La Grande Muraille de Zhu Qingyu

chang cheng
    L’empereur des Qin se gardait des barbares du Nord.
Son souci, redoublé, n’en est que plus lamentable.
Si un seul homme avait eu la Vertu,
Les quatre mers, entières, seraient devenues sa maison.
Les affaires passées, le ciel et la terre les gardent.
La base en ruine, les herbes et les arbres la cachent.
Jusqu’à aujourd’hui, les os de ceux qui furent de corvée
Pleurent encore d’eux-mêmes dans le vent et le sable.

Poème chinois

「长城」
秦帝防胡虏,关心倍可嗟。
一人如有德,四海尽为家。
往事乾坤在,荒基草木遮。
至今徒者骨,犹自哭风沙。

朱庆馀

Explication du poème

Ce poème est une œuvre mémorielle et historique de Zhū Qìngyú, un poète de l'époque médiane de la dynastie Táng. La poésie de Zhū Qìngyú est réputée pour sa clarté et son élégance ; il excelle particulièrement à dépeindre avec une touche délicate la psychologie féminine, cependant ses œuvres chantant l'histoire ou évoquant le passé possèdent également un style unique, révélant de la profondeur dans la simplicité. La Grande Muraille, gigantesque ouvrage entrepris par l'empereur Qín Shǐhuáng pour se défendre contre les Xiongnu, ayant mobilisé des millions de corvéables et causé d'innombrables morts et blessés, est l'un des symboles les plus lourds de l'histoire chinoise. Ce poème, intitulé « Grande Muraille », s'appuie sur l'histoire de sa construction par Qín Shǐhuáng pour réfléchir à la distinction entre tyrannie et gouvernement bienveillant, exprimant une profonde compassion pour le sort tragique des travailleurs. Le poète ne décrit pas frontalement la majesté de la Grande Muraille, mais avec « 秦帝防胡虏 » (L'empereur des Qín se défend contre les barbares Hu) il indique son but, avec « 关心倍可嗟 » (son souci n'en est que plus lamentable) il critique implicitement son despotisme, avec « 一人如有德,四海尽为家 » (Si un homme possède la vertu, les quatre mers deviennent un foyer) il expose l'idéal d'un gouvernement bienveillant, avec « 往事乾坤在,荒基草木遮 » (Les choses passées demeurent sous le ciel, les fondations ruinées cachées par herbes et arbres) il décrit les vicissitudes de l'histoire, et conclut avec « 至今徒者骨,犹自哭风沙 » (Jusqu'à aujourd'hui, les os des corvéables pleurent encore dans le vent de sable), condensant la douleur millénaire en trois mots : « 哭风沙 » (pleurer dans le vent de sable).

Dans la poésie classique, nombreux sont ceux qui chantent la Grande Muraille en décrivant sa grandeur, ou en soupirant sur ses accomplissements. Le poème de Zhū Qìngyú adopte un style unique : il ne décrit pas la majesté de la Grande Muraille, mais sa désolation ; il ne vante pas les mérites de l'Empereur Premier, mais déplore son peuple. Avec « 往事乾坤在 », il écrit l'immuabilité de l'histoire ; avec « 荒基草木遮 », il écrit la désolation des vestiges ; avec « 徒者骨 » (les os des corvéables) et « 哭风沙 », il écrit les âmes errantes des victimes qui ne trouvent pas le repos, transformant une simple ligne de défense militaire en briques et en pierres en une épopée de la souffrance du peuple tissée de sang et de larmes. L'ensemble du poème, par son langage concis, son atmosphère vaste et mélancolique, son émotion profonde, est un modèle de la poésie historique et mémorielle des Táng qui « prend le peuple pour fondement ».

Premier distique : « 秦帝防胡虏,关心倍可嗟。 »
Qín dì fáng hú lǔ, guān xīn bèi kě jiē.
L'empereur des Qín se défend contre les barbares Hu,
Mais son souci n'en est que plus lamentable.

Dès l'ouverture, avec « 秦帝防胡虏 », le poète indique le but de la construction de la Grande Muraille. « 防胡虏 » (se défendre contre les barbares Hu) était l'intention initiale de Qín Shǐhuáng, c'est aussi la raison d'être de la Grande Muraille ; cependant, le vers suivant, « 关心倍可嗟 », avec ces trois mots « 倍可嗟 », dissimule une ironie — il se souciait tant de la défense des frontières, mais ne tenait aucun compte de la vie du peuple ; il attachait tant d'importance à la sécurité nationale, mais négligeait la vie humaine. Ces deux mots, « 可嗟 », sont le soupir du poète face à Qín Shǐhuáng, mais aussi une critique voilée de la tyrannie. En un seul distique, le poète utilise « 关心 » (se soucier) pour décrire son zèle administratif, et « 可嗟 » (lamentable) pour décrire son despotisme ; entre éloge et blâme, son attitude est claire.

Second distique : « 一人如有德,四海尽为家。 »
Yī rén rú yǒu dé, sì hǎi jìn wéi jiā.
Si un homme (le souverain) possède la vertu,
Les quatre mers (l'empire) deviennent toutes un foyer.

Ce distique est le revirement de tout le poème, passant de la critique de la tyrannie à l'aspiration à un gouvernement bienveillant. « 一人如有德 », « 一人 » désigne le souverain, c'est l'idée centrale confucéenne de « gouverner par la vertu » — si le souverain possède la vertu, l'empire lui est acquis ; « 四海尽为家 » décrit l'idéal d'un gouvernement bienveillant — le peuple n'a pas besoin de construire des murs pour se défendre de l'ennemi, n'a pas besoin de quitter son foyer, dans tout l'empire, c'est le foyer. Ce distique, avec les deux mots « 如有 » (si... possède) posant une condition, et « 尽为 » (devenir toutes) décrivant le résultat idéal, forme un contraste frappant avec le « 防胡虏 » (se défendre contre) du premier distique : celui qui possède la vertu n'a pas besoin de construire une Grande Muraille, celui qui n'en a pas, la construire est inutile. Le poète, en des termes concis, exprime la différence essentielle entre « gouvernement bienveillant » et « tyrannie »**.

Troisième distique : « 往事乾坤在,荒基草木遮。 »
Wǎng shì qián kūn zài, huāng jī cǎo mù zhē.
Les choses passées demeurent sous le ciel,
Les fondations ruinées, cachées par herbes et arbres.

Ce distique passe de la discussion au paysage, décrivant l'état actuel de la Grande Muraille. « 往事乾坤在 » décrit l'immuabilité de l'histoire — l'empereur Qín a disparu, les dynasties ont changé, mais le ciel et la terre demeurent ; « 荒基草木遮 » décrit la désolation de la Grande Muraille — l'imposante construction d'antan n'est plus aujourd'hui que des fondations en ruine, cachées par les herbes et les arbres. Le caractère « 遮 » (cacher) exprime le pouvoir d'occultation du temps, mais aussi l'implacabilité de l'histoire. Ce distique, juxtaposant « 往事 » (choses passées) et « 荒基 » (fondations ruinées), confrontant « 乾坤 » (ciel et terre) et « 草木 » (herbes et arbres), décrit de manière incisive le sentiment des vicissitudes de l'histoire.

Quatrième distique : « 至今徒者骨,犹自哭风沙。 »
Zhì jīn tú zhě gǔ, yóu zì kū fēng shā.
Jusqu'à aujourd'hui, les os des corvéables
Pleurent encore d'eux-mêmes dans le vent de sable.

Ce distique est l'âme de tout le poème, concluant l'ensemble avec une image d'un fort impact. « 至今徒者骨 » décrit ces corvéables mobilisés pour construire la Grande Muraille, depuis longtemps réduits à des ossements blanchis — l'expression « 至今 » (jusqu'à aujourd'hui) exprime l'ancienneté du temps ; le terme « 徒者 » (corvéables) précise leur statut : des gens du peuple réquisitionnés, non volontaires, mais forcés. Le vers suivant, « 犹自哭风沙 », avec une technique de personnification, décrit les gémissements des âmes errantes — ces « pleurs » dans le vent de sable sont le ressentiment millénaire des victimes, mais aussi la dénonciation la plus profonde du poète face à la tyrannie. Ces trois mots, « 哭风沙 », sont « l'œil du poème » de l'ensemble : ce n'est pas le vent de sable qui pleure, ce sont les os blanchis ; ce n'est pas un son de la nature, c'est l'écho de l'histoire. Le poète conclut par cette image pathétique, portant l'émotion de tout le poème à son paroxysme, laissant une résonance déchirante qui arrache un soupir.

Lecture globale

Ceci est une œuvre puissante parmi les poèmes historiques et mémoriels de Zhū Qìngyú. L'ensemble du poème, en huit vers et quarante caractères, prenant la Grande Muraille comme point de départ, fusionne la tyrannie de Qín Shǐhuáng, les souffrances des travailleurs, les vicissitudes de l'histoire, et l'idéal d'un gouvernement bienveillant, révélant l'adhésion profonde du poète à l'idée politique de « prendre le peuple pour fondement ».

Structurellement, le poème présente une progression de l'histoire à la discussion, de la discussion au paysage, du paysage à l'émotion. Le premier distique, avec « 秦帝防胡虏 », décrit le fait historique, et avec « 倍可嗟 » critique implicitement la tyrannie ; le second distique, avec « 一人如有德,四海尽为家 », expose l'idéal d'un gouvernement bienveillant, formant un contraste avec le premier distique ; le troisième distique, avec « 往事乾坤在,荒基草木遮 », décrit la désolation des vestiges de la Grande Muraille, passant aux vicissitudes de l'histoire ; le quatrième distique conclut avec « 至今徒者骨,犹自哭风沙 », condensant la douleur millénaire dans le vent de sable. Entre les quatre distiques, on passe de l'histoire à la discussion, de la discussion au paysage, du paysage à l'émotion, progressant couche par couche, formant un tout parfaitement cohérent.

En termes d'intention, le cœur de ce poème réside dans l'écho entre « 可嗟 » et « 哭 ». Ce « 可嗟 » de « 关心倍可嗟 » est le soupir du poète face à la tyrannie de Qín Shǐhuáng ; ce « 哭 » de « 犹自哭风沙 » est le gémissement millénaire des victimes. Entre ce « 可嗟 » et ce « 哭 » se cache la réflexion profonde du poète sur « gouvernement bienveillant » et « tyrannie » : sous la tyrannie, les os blanchis du peuple jonchent la campagne, pleurant dans le vent de sable pendant mille ans ; sous un gouvernement bienveill, les quatre mers deviennent un foyer. Ce contraste confère à l'ensemble du poème une profondeur de pensée qui dépasse la simple évocation historique mémorielle ordinaire.

D'un point de vue artistique, ce qui est le plus touchant dans ce poème réside dans le pinceau retenu de « conclure l'émotion par le paysage, décrire l'homme par l'objet ». Le poète ne décrit pas directement la souffrance du peuple, il décrit seulement la désolation de « 荒基草木遮 » ; il ne dénonce pas directement l'injustice, il décrit seulement le gémissement de « 犹自哭风沙 ». Ces trois mots, « 哭风沙 », utilisent le son de la nature pour exprimer la douleur de l'histoire, donnant une voix à l'injustice invisible, une forme à la douleur millénaire. Ce pinceau concluant l'émotion par le paysage, décrivant l'homme par l'objet, est précisément l'idéal suprême de la poésie classique chinoise : « 不着一字,尽得风流 » (sans écrire un seul mot, obtenir toute l'élégance).

Spécificités stylistiques

  • Contrastes marqués, intention profonde : Confronter la tyrannie de Qín Shǐhuáng qui « 防胡虏 » (se défend contre) avec l'idéal d'un gouvernement bienveillant « 一人有德 », utiliser l'inutilité de la Grande Muraille pour faire ressortir, par contraste, le fondement du gouvernement bienveillant.
  • Exprimer le sentiment par le paysage, retenue et profondeur : Utiliser « 荒基草木遮 » pour décrire les vicissitudes de l'histoire, « 哭风沙 » pour décrire les âmes errantes des victimes, le langage du paysage est aussi langage du sentiment, l'image de l'objet est aussi image du cœur.
  • Choix des mots précis, chaque mot pèse lourd : « 可嗟 » (lamentable) exprime le soupir, « 遮 » (cacher) exprime l'occultation, « 哭 » (pleurer) exprime le gémissement, chaque mot est simple, mais chaque mot frappe au cœur.
  • Voir le grand à travers le petit, exprimer l'histoire par l'objet : À travers les fondations en ruine de la Grande Muraille, les pleurs dans le vent de sable, réfléchir la tragédie de toute une époque, voir le grand à travers le petit, connaître le significatif par l'infime.

Éclairages

Ce poème, à travers une Grande Muraille, énonce un thème intemporel et immuable — la véritable sécurité nationale ne réside pas dans de hauts murs de briques et de pierres, mais dans l'attachement des cœurs du peuple ; le véritable âge d'or de paix ne réside pas dans la dissuasion de la force, mais dans la diffusion d'un gouvernement bienveillant.

Il nous fait d'abord voir « le prix de la tyrannie ». Qín Shǐhuáng construisit la Grande Muraille pour « 防胡虏 » (se défendre contre), mais il fit que d'innombrables gens du peuple virent leurs ossements blanchis joncher la campagne, pleurant encore mille ans après dans le vent de sable. Cette Grande Muraille devint le mémorial de la tyrannie, et non une barrière de sécurité. Il nous rappelle : la « sécurité » obtenue au prix du sacrifice du peuple est finalement illusoire ; les « accomplissements » qui ne prennent pas le peuple pour fondement finiront par être rejetés par l'histoire.

Plus profondément, ce poème nous invite à réfléchir à « la force du gouvernement bienveillant ». « 一人如有德,四海尽为家 » — le poète nous dit que ce qui peut véritablement apporter la paix à l'empire, ce n'est pas la Grande Muraille, mais la vertu bienveillante du souverain. Il nous fait comprendre : la puissance d'un État ne réside pas dans la hauteur de ses murailles, mais dans l'orientation des cœurs du peuple ; la stabilité d'une société ne réside pas dans la sévérité de la prévention, mais dans la qualité de la gouvernance.

Et ce qui est le plus émouvant, c'est la compassion de ce « parler pour les morts » dans le poème. Ces corvéables qui construisirent la Grande Muraille sont depuis longtemps réduits à des ossements, leurs noms sont inconnus, leur histoire n'est pas consignée. Pourtant, Zhū Qìngyú, par un poème, a fait que leurs pleurs dans le vent de sable soient entendus par les générations postérieures. Cette compassion de « donner une voix à ceux qui n'en ont pas » est la qualité la plus précieuse du poète, et aussi la mission la plus noble de la littérature.

Ce poème évoque le passé à l'époque médiane des Táng, mais il permet à toute personne réfléchissant au « pouvoir et subsistance du peuple », à la « tyrannie et gouvernement bienveillant », d'y trouver un écho. Cette intention initiale de « 秦帝防胡虏 » est l'arrogance de tout détenteur d'un pouvoir fort ; ce soupir de « 关心倍可嗟 » est le regard froid de tout être lucide ; cet idéal de « 一人如有德 » est l'aspiration de tout homme bienveillant ; ces gémissements de « 犹自哭风沙 » sont l'écho de tout être oublié. Telle est la vitalité de la poésie : elle parle de la Grande Muraille de Qín Shǐhuáng, mais s'adresse à toutes les époques, à tous ceux qui gémissent sous la tyrannie, et vivent en paix sous un gouvernement bienveillant.

À propos du poète

Zhu Qingyu

Zhu Qingyu (朱庆馀 dates de naissance et de mort inconnues), également connu sous son prénom Kejiu, était un poète de la période des Tang moyens, originaire de Yuezhou (actuelle Shaoxing, dans la province du Zhejiang). Il réussit l’examen jinshi la deuxième année de l’ère Baoli (826 ap. J.-C.) et occupa le poste de Collationneur à la Bibliothèque impériale. Sa poésie excella dans le style des vers régulés pentasyllabiques, caractérisée par une élégance raffinée et subtile, avec une habileté particulière à dépeindre les sentiments des femmes de la chambre et des dames de la cour. Dans les Poèmes Complets des Tang, deux volumes contenant 177 de ses œuvres sont conservés. Il était habile dans l’utilisation de techniques allégoriques et métaphoriques, mêlant émotions quotidiennes et aspirations politiques. Bien que peu de ses poèmes aient survécu, son savoir-faire exquis lui assure une place unique dans l’histoire de la poésie des Tang, son poème Sentiments de Chambre devenant un exemple par excellence de la fusion entre la poésie de thème examinatoire et la poésie de chambre dans les générations ultérieures.

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