Le Chant de l’Ivresse de Li He

qiang jin jiu li he
    Coupe de cristal, liqueur d’ambre,
Du petit bec le vin perle, rouge comme une perle.
Grillant phénix, dragon bouilli, les graisses de jade pleurent,
Rideaux de soie, tentures brodées, encerclent le vent parfumé.
Flûte-dragon, tambour-caïman;
Chants de perles, danses de taille fine.
Et voici que le jeune jour décline,
Pétales de pêcher pleuvant en pluie rouge.
Je t’en prie, sois ivre, ivre tout le jour!
Sachez-le: sous la tombe, même Liu Ling n’a plus de vin!

Poème chinois

「将进酒」
琉璃钟,琥珀浓,小槽酒滴真珠红。
烹龙炮凤玉脂泣,罗帏绣幕围香风。
吹龙笛,击鼍鼓​;皓齿歌,细腰舞。
况是青春日将暮,桃花乱落如红雨。
劝君终日酩酊醉,酒不到刘伶坟上土!

李贺

Explication du poème

Ce poème est l'œuvre de Lǐ Hè, un poète de la mi-dynastie Táng. D'une vie brève, Lǐ Hè décéda prématurément à seulement vingt-sept ans, mais il se distingua dans le monde poétique par un style merveilleux et étrange, étant surnommé par le monde « le Démon de la poésie ». D'un talent exceptionnel, il fut pourtant calomnié parce que le nom de son père, « Jìn Sù », était proche en son de « Jìnshì » (Docteur présenté), et fut contraint d'abandonner les examens impériaux, passant sa vie dans le mécontentement et sans réaliser ses ambitions. Ce ressentiment d'un talent méconnu et cette sensibilité à la brièveté de la vie font que sa poésie, après des descriptions d'une extrême magnificence, tourne souvent brusquement vers une réflexion profonde sur la mort et le néant.

《将进酒》est à l'origine un ancien thème des chants populaires (yuèfǔ) de la dynastie Hàn, évoquant souvent l'ivresse, les chants et la jouissance de l'instant présent. Le poème de Lǐ Hè, lui, innove complètement – il déploie avec force couleurs le luxe d'un festin, mais au sommet de la liesse, il chute brusquement, utilisant l'image mélancoliquement belle de « 桃花乱落如红雨 » (les fleurs de pêcher tombent en désordre comme une pluie rouge) pour pousser soudainement devant le lecteur la fugacité de la jeunesse et l'impermanence de la vie. L'exclamation débridée « 劝君终日酩酊醉 » (Je t'en prie, sois ivre mort tout le jour) finit par retomber sur la froide réalité de « 酒不到刘伶坟上土 » (le vin n'atteint pas la terre de la tombe de Liú Líng), mettant côte à côte l'ivresse de la vie et le néant de la mort, créant une tension artistique saisissante.** Ce poème est précisément l'ultime questionnement de Lǐ Hè sur l'essence de la vie : puisque la mort finira par tout engloutir, quelle est donc la signification de la vie ?

Première strophe : « 琉璃钟,琥珀浓,小槽酒滴真珠红。 »
Liú lí zhōng, hǔ pò nóng, xiǎo cáo jiǔ dī zhēn zhū hóng.
Coupe de verre bleu, liquoreux comme l'ambre,
Du petit récipient goutte un vin rouge comme perle fine.

L'attaque, avec trois images parallèles, exalte à l'extrême la beauté de la vaisselle à vin et l'intensité de la couleur du vin. « 琉璃 » (verre bleu) décrit sa transparence, « 琥珀 » (ambre) évoque sa consistance onctueuse, « 真珠 » (perle fine) suggère sa couleur, s'empilant couche après couche, poussant le luxe du festin à son paroxysme. Cette technique de juxtaposition sans verbe fait que les images frappent directement les sens du lecteur, comme si le parfum du vin, cette lueur, vous sautaient déjà au visage.

Deuxième strophe : « 烹龙炮凤玉脂泣,罗帏绣幕围香风。 »
Pēng lóng páo fèng yù zhī qì, luó wéi xiù mù wéi xiāng fēng.
On cuit dragon, on rôtit phénix, pleure la graisse de jade ;
Rideaux de gaze, tentures brodées encerclent un vent parfumé.

Cette strophe passe du vin aux mets, de la vaisselle à l'atmosphère. « 烹龙炮凤 » (cuire dragon, rôtir phénix) exagère à l'extrême la rareté des plats, comme n'appartenant pas à ce monde ; les trois mots « 玉脂泣 » (pleure la graisse de jade) sont particulièrement étranges – le bruit de la graisse qui cuit ressemble à des pleurs. Ce mot « 泣 » (pleurer), au cœur de l'extrême luxe, cache une note triste, préparant le revirement qui suit.** Le vers suivant « 罗帏绣幕围香风 » (rideaux de gaze, tentures brodées encerclent un vent parfumé), avec le mot « 围 » (encercler), décrit l'espace clos et intime du festin, comme pour retenir à jamais cette joie éphémère.

Troisième strophe : « 吹龙笛,击鼍鼓;皓齿歌,细腰舞。 »
Chuī lóng dí, jī tuó gǔ; hào chǐ gē, xì yāo wǔ.
On joue de la flûte-dragon, on bat le tambour-tuo ;
Blanches dents chantent, fines tailles dansent.

Cette strophe passe des scènes calmes aux scènes animées, avec un rythme saccadé évoquant l'effervescence des chants et des danses. Les phrases de trois et sept caractères alternent, créant un mouvement musical. « 皓齿 » (blanches dents) et « 细腰 » (fines tailles) utilisent la partie pour le tout, décrivant la jeunesse et la beauté des chanteuses et danseuses. À ce stade, la joie du festin atteint son paroxysme : vin délicieux, mets rares, tentures somptueuses, mélodies envoûtantes, danses enivrantes, le festin des sens est à son comble.

Quatrième strophe : « 况是青春日将暮,桃花乱落如红雨。 »
Kuàng shì qīng chūn rì jiāng mù, táo huā luàn luò rú hóng yǔ.
D'autant plus que le jour de la jeunesse va décliner,
Les fleurs de pêcher tombent en désordre comme une pluie rouge.

Cette strophe opère un revirement soudain, de l'extrême joie on tombe dans l'extrême tristesse. Les deux mots « 况是 » (d'autant plus que) juxtaposent de force la joie précédente et la tristesse qui suit, créant une immense chute émotionnelle. « 青春日将暮 » (le jour de la jeunesse va décliner) désigne à la fois le crépuscule du printemps saisonnier, mais surtout métaphorise le déclin de la jeunesse de la vie. Le vers suivant « 桃花乱落如红雨 » (les fleurs de pêcher tombent en désordre comme une pluie rouge) utilise une image étrange et absolue pour décrire la décrépitude de la vie – ces pétales qui tombent en désordre, cette précipitation de pluie, sont précisément la représentation visuelle de la jeunesse qui s'en va soudainement. Le mot « 乱 » (désordre) exprime toute l'impuissance, « 红雨 » (pluie rouge) exprime toute la beauté mélancolique, frappant l'esprit.

Cinquième strophe : « 劝君终日酩酊醉,酒不到刘伶坟上土! »
Quàn jūn zhōng rì mǐng dǐng zuì, jiǔ bù dào Liú Líng fén shàng tǔ!
Je t'en prie, sois ivre mort tout le jour,
Le vin n'atteint pas la terre de la tombe de Liú Líng !

La strophe finale conclut par des mots d'exhortation à boire, mais énonce la vérité la plus froide. « 终日酩酊醉 » (ivre mort tout le jour) est la continuation de l'ivresse précédente, mais aussi sa négation – pourquoi s'enivrer ? Parce qu'au réveil, il faut affronter la réalité. Le vers suivant « 酒不到刘伶坟上土 » (le vin n'atteint pas la terre de la tombe de Liú Líng) emprunte l'allusion à Liú Líng, amateur de vin, mais en inverse le sens : Liú Líng passa sa vie en compagnie du vin, mais après sa mort, plus une goutte de vin ne put entrer dans sa bouche. Ce vers met côte à côte la joie de la vie et le néant de la mort, oppose la chaleur du vin et le froid de la tombe, dissipant instantanément toute la splendeur et l'ardeur précédentes. Finalement, cette coupe de verre bleu, ce liquoreux ambré, ce rouge perle, ce dragon cuit, ce phénix rôti, ces dents blanches, ces tailles fines, finiront recouverts d'une simple poignée de terre jaune.

Lecture globale

Cette œuvre est un modèle dans la poésie de Lǐ Hè où l'exubérance et la tristesse coexistent. Le poème entier prend le festin comme apparence, la vie et la mort comme fond, et après une description d'une extrême magnificence, tourne brusquement vers une réflexion profonde sur l'impermanence de la vie, créant une tension artistique saisissante.

Structurellement, le poème présente une progression nette de « départ - poursuite - revirement - conclusion ». Les trois premières strophes déploient avec force couleurs la splendeur du festin, c'est le « départ » et la « poursuite » ; la quatrième strophe, avec « 桃花乱落如红雨 », opère un revirement soudain, de l'extrême joie on tombe dans l'extrême tristesse, c'est le « revirement » ; la strophe finale conclut l'ensemble du poème avec « 酒不到刘伶坟上土 », mettant côte à côte l'ivresse de la vie et le néant de la mort, c'est la « conclusion ». Entre les quatre niveaux, l'émotion monte et descend, la structure est rigoureuse et ordonnée.

Du point de vue de l'intention, le cœur de ce poème réside dans les deux mots « contraste ». La joie de la vie et la froideur de la mort s'opposent, la chaleur du vin et la solitude froide de la tombe se reflètent, l'éclat de la jeunesse et la beauté mélancolique des fleurs tombées se répondent. Ce contraste n'a pas pour but de nier la valeur de la vie, mais d'interroger son sens – puisque la mort finira par tout engloutir, quelle est donc la signification de cette joie éphémère ? Le poète ne donne pas de réponse, il place seulement l'image de « 桃花乱落如红雨 » et la réalité de « 酒不到刘伶坟上土 » devant le lecteur, laissant chacun réfléchir par soi-même.

Du point de vue de la technique artistique, ce qu'il y a de plus touchant dans ce poème réside dans l'originalité des images et la profondeur des émotions. L'étrangeté de « 玉脂泣 », la beauté mélancolique de « 桃花乱落如红雨 », la froideur austère de « 酒不到刘伶坟上土 », sont toutes des créations uniques à la manière de Lǐ Hè. Et la profondeur des émotions va de l'ardeur à la tristesse, de l'éclat au néant, progressant couche après couche, pour finalement aboutir à un silence glacial.

Spécificités stylistiques

  • Images étranges, couleurs intenses : Des images comme « 琉璃 » (verre bleu), « 琥珀 » (ambre), « 真珠 » (perle fine), « 红雨 » (pluie rouge) sont chatoyantes, d'une extrême beauté, formant un fort impact visuel. Dans les couleurs intenses se cache la tristesse.
  • Revirement abrupt, contraste fort : De l'extrême joie du festin, on tourne brusquement vers la réflexion sur la mort, créant une immense chute émotionnelle, prenant le lecteur au dépourvu. Dans le revirement se voit l'ingéniosité, dans le contraste se révèle la profondeur.
  • Choix des mots raffiné, sens riche : Le mot « 泣 » (pleurer) décrit le bruit de la cuisson, mais contient implicitement une note triste ; le mot « 乱 » (désordre) décrit l'état des fleurs tombées, mais exprime toute l'impuissance ; les deux mots « 不到 » (n'atteint pas) sont catégoriques, froids et impitoyables. Chaque mot pèse mille livres, laissant à réfléchir.
  • Variété des formes de phrases, rythme marqué : L'alternance de phrases de trois et sept caractères crée un mouvement musical, correspondant parfaitement à la scène de chant et de danse du festin. La variation des phrases répond à la variation des émotions.
  • Renouvellement des allusions, innovation de sens : Emprunte l'allusion à Liú Líng, mais en inverse le sens, non pour envier son amour du vin, mais pour déplorer qu'après sa mort, il n'y ait plus de vin. Transformer l'ancien en nouveau, forger ses propres termes grandioses.

Éclairages

Ce poème, à travers un festin d'une extrême magnificence, exprime le paradoxe le plus profond de la vie – nous savons que la mort finira par arriver, mais nous poursuivons quand même, dans le temps limité de la vie, la joie et le sens. Il nous confronte à l'inéluctabilité de la mort, pour examiner plus lucidement le sens de la vie. Les sept mots « 酒不到刘伶坟上土 » (le vin n'atteint pas la terre de la tombe de Liú Líng) sont froids et catégoriques, dissipant instantanément toute la splendeur de la vie. Cependant, le poète n'incite pas à la passivité, mais rappelle ainsi : précisément parce que la mort finira par arriver, chaque instant de la vie en est d'autant plus précieux. Il nous enseigne : la véritable lucidité n'est pas d'éviter la mort, mais de lui faire face, puis, sur ce fond froid, vivre, aimer, créer avec encore plus d'ardeur.

L'image de « 桃花乱落如红雨 » dans le poème nous montre la brièveté et la fragilité de la beauté. Lorsque les fleurs de pêcher sont en pleine floraison, quelle splendeur, mais lorsqu'elles tombent, c'est avec la soudaineté d'une pluie battante. C'est à la fois une métaphore de la jeunesse et le destin de toutes les belles choses. Pourtant, c'est précisément cette brièveté qui donne à la beauté une profondeur pathétique, qui donne une raison d'être au fait de la chérir. Il nous dit : la véritable beauté ne réside pas dans l'éternité, mais dans toute la force vitale qui jaillit à l'instant de cette « chute désordonnée ».

Ce poème nous fait aussi réfléchir : à l'ombre de la mort, quel est donc le sens de la vie ? Le poète ne donne pas de réponse, mais il utilise cette coupe de verre bleu, ce liquoreux ambré, ce rouge perle, ce dragon cuit, ce phénix rôti, ces dents blanches, ces tailles fines, ces fleurs de pêcher qui tombent en désordre, cette pluie rouge qui vole, pour nous montrer toute la splendeur et le pathétique de la vie. Peut-être que la réponse se cache dans cette juxtaposition de splendeur et de pathétique : le sens de la vie ne réside pas dans la fuite de la mort, mais dans le choix de vivre avec ardeur tout en lui faisant face ; il ne réside pas dans la poursuite de l'éternité, mais dans l'éclatement, dans cet instant bref, éphémère, de toute la lumière et de toute la chaleur de la vie.

À propos du poète

Li He

Li He (李贺 790 - 816), originaire de Yiyang dans le Henan, fut un poète romantique de la période médiane de la dynastie Tang. Descendant de la famille impériale Tang, il se vit interdire de passer l'examen impérial jinshi en raison d'un tabou onomastique (le nom de son père contenait un caractère homophone de "Jin"), ce qui le condamna à une vie de frustrations et de pauvreté. Il mourut à l'âge de vingt-sept ans. Sa poésie, réputée pour sa grandeur étrange, son élégance glaciale et son imagination fantastique, lui valut le titre de "Fantôme de la Poésie". Il fut le pionnier du distinctif "Style Changji" au sein de la poésie Tang, exerçant une influence profonde sur les poètes ultérieurs comme Li Shangyin et Wen Tingyun, et sur l'expansion de l'imaginaire poétique des époques suivantes.

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