Le temple de Sanlü de Dai Shulun

guo san lv miao
    Le Yuan et le Xiang coulent sans fin.
Le ressentiment de Qu Yuan, comme il est profond.
Le soir tombe, le vent d’automne se lève.
Les érables bruissent, bruissent.

Poème chinois

「过三闾庙」
沅湘流不尽,屈子怨何深。
日暮秋风起,萧萧枫树林。

戴叔伦

Explication du poème

Ce poème a été composé par le poète de l'époque des Táng du milieu, Dài Shùlún, alors qu'il passait par le temple de San Lü dans le Húnán. Le temple de San Lü est un sanctuaire construit en l'honneur de Qū Yuán, grand officier de l'État de Chǔ durant la période des Royaumes combattants. Qū Yuán, « d'une vaste érudition et d'une mémoire puissante, clairvoyant sur l'ordre et le chaos », fut pourtant éloigné par le roi Huái de Chǔ à cause des calomnies de personnes médiocres, et finit par se noyer dans la rivière Mìluó lors de la chute de son État, sacrifiant son corps pour sa patrie. Depuis des millénaires, Qū Yuán est devenu dans la culture chinoise un symbole tragique de "loyal mais suscitant la méfiance, digne de confiance mais calomnié", et aussi un miroir éternel dans lequel les lettrés et artistes de toutes les époques ont projeté leurs sentiments sur leur propre destin.

L'époque où vivait Dài Shùlún n'était pas loin de la révolte d'Ān Lushān, l'empire des Táng passait de la prospérité au déclin, les gouverneurs militaires régionaux se partageaient le territoire, les intrigues de cour se multipliaient, les lettrés et fonctionnaires nourrissaient généralement un sentiment de solitude d'"incompris" et un profond désir de politique claire et juste. Le poète, se trouvant sur les lieux historiques de Qū Yuán, face au flot impétueux des rivières Yuán et Xiāng, vit les brumes de l'histoire et ses propres émotions s'entremêler dans sa poitrine. Il ne s'agissait pas simplement de rendre hommage à un ancien, mais de voir en Qū Yuán le destin commun de tous les hommes de bien et patriotes à travers les âges : un cœur plein de sincérité, mais difficilement capable de résister à la turbidité des affaires du monde. C'est précisément cette résonance émotionnelle transcendante qui a donné naissance à ce chant éternel, bref et concis mais d'une signification infinie.

Premier distique : « 沅湘流不尽,屈子怨何深。 »
Yuán Xiāng liú bú jìn, Qū zǐ yuàn hé shēn.
Les eaux de Yuán et Xiang coulent sans fin, Le ressentiment de Maître Qu, comme il est profond !

Ce distique commence avec une grandeur peu commune. Le poète n'exprime pas directement la tristesse, mais porte son regard sur les eaux du fleuve devant le temple. Les trois mots « 流不尽 » (coulent sans fin) sont à la fois une scène réelle sous les yeux, et une métaphore merveilleuse : Les eaux de Yuán et Xiang coulent sans fin depuis des millénaires, tout comme le chagrin et le ressentiment de Qū Yuán traversent les brumes de l'histoire, et ébranlent encore aujourd'hui l'âme des générations postérieures. Le mot « 何 » (comme), en apparence une légère interrogation, est en réalité un lourd soupir, transformant le « ressentiment » intangible en eaux tangibles, lui donnant poids et épaisseur. Le poète juxtapose habilement l'éternité de la nature et l'impermanence de la vie humaine, les eaux du fleuve qui ne s'épuisent pas contrastent précisément avec la profondeur et la durée du ressentiment de Maître Qu – son corps physique a peut-être disparu, mais la douleur de son esprit coexiste avec le ciel et la terre comme les eaux du fleuve.

Second distique : « 日暮秋风起,萧萧枫树林。 »
Rì mù qiū fēng qǐ, xiāo xiāo fēng shù lín.
Le jour décline, le vent d'automne se lève, Dans la forêt d'érables, un bruissement mélancolique.

Si les deux premiers vers sont une « comparaison de l'eau au ressentiment », les deux derniers sont une « conclusion de l'émotion par le paysage ». Le poète choisit trois images : « 日暮 » (crépuscule), « 秋风 » (vent d'automne), « 枫树林 » (forêt d'érables), qu'il superpose couche par couche, pour dépeindre un tableau vaste et mélancolique d'hommage. Le crépuscule, moment où la lumière s'assombrit, correspond à l'humeur sombre du poète lors de son hommage ; le lever du vent d'automne, prélude au dépérissement de toutes choses, fait écho à la fin de la vie de Qū Yuán ; et « 萧萧枫树林 » (dans la forêt d'érables, un bruissement mélancolique) est vraiment un trait de génie. Le poète emprunte habilement l'atmosphère du Chao Hun (l'Âme appelée) des Chants de Chǔ : « Les eaux bleues et profondes ont au-dessus des érables, aussi loin que porte le regard, le printemps blesse le cœur », faisant se superposer le paysage sous ses yeux et la tristesse des anciens textes. Les érables rougissent encore chaque année, mais Maître Qu a depuis longtemps disparu, seul le son du vent d'automne traversant la forêt, tel un sanglot murmuré, semble être un soupir venu des profondeurs de l'histoire. Le poète n'écrit pas un seul mot de tristesse, mais le chagrin imprègne déjà l'ensemble du ciel et de la terre.

Lecture globale

Le poème entier ne compte que vingt caractères, mais il construit un triple espace profond : Le premier est l'espace physique immédiat – les eaux de Yuán et Xiang, le vent d'automne et la forêt d'érables, réels et tangibles ; le second est l'espace spirituel historique – le chagrin et le ressentiment de Qū Yuán traversent les millénaires pour dialoguer avec le poète ; le troisième est l'espace émotionnel du lecteur – chaque personne lisant ce poème fera naître en son cœur son propre « ressentiment de Maître Qu ».

Les deux premiers vers commencent par une réflexion, mais placent le raisonnement dans l'émotion, fusionnant les eaux du fleuve et le ressentiment ; les deux derniers vers décrivent purement le paysage, mais le paysage contient l'émotion, concentrant la tristesse millénaire dans le son mélancolique du vent d'automne et des feuilles d'érable. La grandeur du poète réside en cela : il ne laisse pas la douleur jaillir avec éclat, mais la contient dans la description du paysage, permettant au lecteur de savourer cette profonde mélancolie en mâchant et remâchant. Cette technique de « conclure l'émotion par le paysage » donne au poème une ambiance particulièrement vaste et une résonance prolongée.

Spécificités stylistiques

  • Comparaisons et métaphores sublimes, transmission de l'esprit au-delà de l'image : Comparer les eaux « qui ne s'épuisent pas » au ressentiment « si profond », transformer l'abstrait en concret, donne à l'indignation et au chagrin de Qū Yuán une texture aussi durable que le ciel et la terre. Cette technique de comparaison et de métaphore possède à la fois la fraîcheur et la naturel des chants populaires, et la profondeur et la finesse de la poésie lettrée.
  • Transformation des allusions sans trace, nourrir le présent par l'antique : Les trois mots « 枫树林 » (forêt d'érables) contiennent implicitement l'atmosphère du Chao Hun des Chants de Chǔ. Le poète emprunte aux classiques sans laisser de trace, renforçant à la fois l'épaisseur culturelle du poème, et permettant à un paysage ordinaire sous ses yeux de porter le chagrin millénaire, c'est ce qu'on peut appeler « utiliser l'allusion sans en être l'esclave ».
  • Fusion émotion-paysage, interaction réel-virtuel : Les deux premiers vers penchent vers le « virtuel » en écrivant le ressentiment, les deux derniers vers penchent vers le « réel » en dépeignant le paysage automnal. Mais le virtuel contient du réel (s'appuyant sur les eaux du fleuve), le réel contient du virtuel (le paysage automnal abritant le chagrin). Entre virtuel et réel, le sentiment d'hommage du poète et le paysage naturel ne font plus qu'un, atteignant le niveau esthétique de « l'oubli mutuel du sujet et de l'objet ».
  • Langage extrêmement simple, signification extrêmement riche : Dans tout le poème, pas un mot ne décrit la vie de Qū Yuán, mais son ombre est partout ; pas un mot n'exprime la tristesse, mais chaque caractère dégage de la mélancolie. Cette « écriture par la non-écriture » est précisément l'essence artistique de la poésie classique chinoise : « exprimer beaucoup avec peu ».

Éclairages

La raison pour laquelle ce poème est transmis depuis mille ans ne réside pas seulement dans son hommage réussi à Qū Yuán, mais aussi dans le fait qu'il touche un point douloureux éternel au plus profond des émotions humaines : Pourquoi l'intégrité et la loyauté rencontrent-elles si souvent incompréhension et blessure ? Le destin de Qū Yuán n'est pas un cas isolé. De Jiǎ Yì exilé à Chángshā, à Dù Fǔ errant sur les lacs et rivières, jusqu'aux parcours semés d'embûches d'innombrables hommes de bien et patriotes à travers les âges, le « ressentiment de Maître Qu » est presque devenu une marque spirituelle commune aux intellectuels éminents de l'histoire chinoise. Ce poème nous dit : la cruauté de l'histoire réside en ce qu'elle n'accorde souvent pas une vie facile à une personne à cause de sa noblesse ; mais la justice de l'histoire réside aussi en ce qu'elle finit par laisser un nom immortel à ceux qui s'en tiennent à la voie droite.

« 沅湘流不尽 » (Les eaux de Yuán et Xiang coulent sans fin) – Les eaux du fleuve ont emporté combien d'empereurs et de généraux, mais n'ont pu effacer l'empreinte spirituelle laissée par un poète. Cela nous éclaire : la vraie valeur ne dépend jamais des honneurs ou des disgrâces du moment, mais de la capacité à transcender le jugement du temps. Qū Yuán sacrifia sa vie pour son idéal, ce qu'il obtint ne fut pas la renaissance de l'État de Chǔ, mais un étendard spirituel qui ne s'éteint pas depuis mille ans pour la nation chinoise.

À notre époque de valeurs plurielles et d'informations bruyantes, le « ressentiment de Maître Qu » conserve encore une forte signification réaliste. Il nous rappelle : s'en tenir à l'intégrité exige souvent de supporter solitude et incompréhension ; poursuivre la vérité s'accompagne souvent de sacrifices et de douleurs. Face à l'injustice, devons-nous choisir de suivre le courant, ou comme Qū Yuán, « même neuf morts ne feraient pas regretter mes choix » ? Ce poème, avec ses eaux impétueuses et son vent d'automne mélancolique, donne une réponse silencieuse mais ferme.

Comprendre le « ressentiment de Maître Qu », c'est comprendre l'ossature morale des lettrés chinois ; comprendre les eaux de Yuán et Xiang, c'est comprendre comment la civilisation chinoise a pu se perpétuer à travers les tempêtes de l'histoire. C'est là le cadeau éternel que la poésie classique offre à l'homme moderne.

À propos du poète

Dai Shulun (戴叔伦 732 - 789) Originaire de Jintan, dans la province du Jiangsu. Dans sa jeunesse, il étudia auprès de Xiao Yingshi, dont il devint le plus éminent disciple. Lorsque éclata la rébellion d'An Lushan, il se réfugia à Poyang, où il vécut reclus, se consacrant à la lecture. Au début de l'ère Dali, il fut invité par Liu Yan à servir au sein du bureau des transports. La poésie de Dai Shulun exprime souvent les loisirs et la sérénité de la vie recluse, mais on trouve également chez lui des œuvres qui dénoncent les contradictions sociales et reflètent les souffrances du peuple, témoignant ainsi d'une thématique plus étendue. Son style poétique est doux, délicat et élégant.

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