Sous son arc tendu, elle guerroie à l'égal d'un homme.
Mais dans ses rêves, elle s'est déjà coiffée et fardée.
Combien de fois, au bord du retour, elle a levé sa coupe
Sur le Tertre qui touche aux nuages, en l'honneur de la Favorite Claire.
Poème chinois
「题木兰庙」
杜牧
弯弓征战作男儿,梦里曾经与画眉。
几度思归还把酒,拂云堆上祝明妃。
Explication du poème
Ce poème fut composé lorsque Du Mu était préfet de Huangzhou (842-844). Le poète, alors affecté en province, fit preuve d'une sensibilité hors du commun pour les questions frontalières et le destin des femmes. L'histoire de Mulan n'était à l'époque des Tang qu'à l'état d'ébauche de légende populaire (le Chant de Mulan fut d'abord compilé dans les Poèmes du Bureau de la musique sous les Song). L'originalité de Du Mu est d'introduire, la première, une héroïne féminine issue de la tradition orale dans la poésie lettrée, alors qu'elle n'avait pas encore intégré l'histoire officielle. Huangzhou, situé dans la région du Jianghuai, offrait une vue vers les marches du nord et des pensées pour la terre natale du sud. Cette position géographique fit naître chez le poète un écho profond aux thèmes de la « guerre aux frontières » et de la « nostalgie du retour ».
Il est important de noter le contexte politique lors de la composition de ce poème : durant l'ère Huichang, les Tang étaient en guerre contre les Ouïghours et autres tribus du nord, et les conflits frontaliers étaient fréquents. À travers la figure de Mulan, le poète évoque non seulement le souvenir des anciens champs de bataille, mais exprime aussi, implicitement, sa préoccupation pour la condition des soldats aux frontières (y compris la faible participation féminine) de son temps. Le dialogue transhistorique de « rendre hommage à Mingfei » (Wang Zhaojun) révèle une rare conscience historique des femmes chez Du Mu : en juxtaposant Wang Zhaojun des Han (mariage diplomatique) et Mulan des dynasties du Nord (guerre), il construit l'ébauche d'une première généalogie d'héroïnes féminines dans l'histoire littéraire chinoise.
Premier distique : « 弯弓征战作男儿,梦里曾经与画眉。 »
Wān gōng zhēng zhàn zuò nán ér, mèng lǐ céng jīng yǔ huà méi.
Courber l'arc, guerroyer, se faire homme ;
En rêve, autrefois, se farder les sourcils.
« Courber l'arc, guerroyer » (wān gōng zhēng zhàn) grave, comme une inscription lapidaire, l'image classique de Mulan. Mais le mot « se faire » (zuò) dans « se faire homme » trahit le secret : ce n'est pas un changement d'essence, mais une performance sociale, un jeu de rôle. Le vers suivant, « en rêve, autrefois » (mèng lǐ céng jīng), constitue l'œil poétique — le rêve est le domaine de l'inconscient ; la nuit, lorsqu'elle ôte le masque masculin du jour, la conscience de genre authentique émerge subtilement. Le choix du détail « se farder les sourcils » (huà méi) est extrêmement ingénieux : se farder les sourcils est un soin de la toilette féminine quotidienne, et sous les Tang, cela véhiculait aussi des implications conjugales (allusion à Zhang Chang se fardant les sourcils de sa femme). L'apparition de ce geste intime « en rêve » suggère que la féminité et les besoins affectifs réprimés par la guerre coulent, telle une rivière souterraine, dans le courant du rêve.
Dernier distique : « 几度思归还把酒,拂云堆上祝明妃。 »
Jǐ dù sī guī hái bǎ jiǔ, fú yún duī shàng zhù Míngfēi.
Maintes fois, songeant au retour, prendre encore le vin ;
Sur la butte Nuage-frôlant, rendre hommage à Mingfei.
Ce distique accomplit le bond de l'émotion personnelle au dialogue historique. « Maintes fois, songeant au retour » révèle la découpe du temps individuel par la guerre — non une seule nostalgie du retour, mais une torture psychique répétée, cyclique. Le geste de « prendre encore le vin » (bǎ jiǔ) perpétue la tradition de la poésie des frontières (Wang Wei : « Je vous exhorte, ami, de vider encore cette coupe ») tout en dotant l'image inhabituelle d'une femme buvant du vin, mettant en relief le caractère exceptionnel de la situation de Mulan. « La butte Nuage-frôlant » (Fúyún duī), forteresse de l'armée de Shuofang sous les Tang (actuellement à l'ouest de Baotou, Mongolie-Intérieure), était la ligne de front des affrontements Han-barbares. Y « rendre hommage à Mingfei » a une symbolique multiple : c'est à la fois l'hommage d'une garde-frontière à une aînée féminine partie elle aussi au-delà des frontières, et une réflexion implicite sur la juxtaposition de deux destins féminins (guerre et mariage diplomatique). Lorsque Mulan offre une libation à Mingfei, Du Mu fait en réalité dialoguer, en silence, deux femmes de temps différents, à la marge de l'histoire de la guerre écrite par les hommes.
Lecture globale
C'est une fugue sur une héroïne féminine qui déconstruit les mythes du genre et de la guerre. L'intelligence de Du Mu est de ne pas répéter simplement le récit du Chant de Mulan, mais de saisir la brèche psychologique du « rêve » pour laisser apparaître subtilement le soi féminin enveloppé par l'armure. Le poème construit un double espace-temps précis : jour/réalité (courber l'arc, guerroyer) et nuit/rêve (autrefois se farder les sourcils) ; présent/marches (butte Nuage-frôlant) et passé/palais des Han (Mingfei). Ces espaces-temps opposés sont reliés par la conscience subjective de Mulan, formant une exploration d'identité en contrepoint.
La structure émotionnelle du poème présente une ascension en spirale : du comportement extérieur (guerroyer) à la conscience intérieure (rêve de se farder), puis à l'état affectif (songeant au retour, prendre le vin), pour aboutir enfin à la réflexion historique (rendre hommage à Mingfei). Dans ce processus, l'image de Mulan subit trois sublimations : de guerrière (courber l'arc) à femme (se farder) à nostalgique du pays (prendre le vin) puis à interlocutrice de l'histoire (rendre hommage à Mingfei). Par cette superposition de quatre identités, Du Mu donne à un personnage de légende populaire une profondeur psychologique et un poids historique comparables à ceux des personnages des chroniques historiques.
Il est particulièrement à noter la signification rituelle du « rendre hommage » (zhù) dans le poème. Dans la tradition sacrificielle de la guerre dominée par les hommes (sacrifices au dieu de la guerre, aux soldats tombés), Du Mu arrange délibérément un hommage d'une femme à une femme. Ce détail, bien que minuscule, contient un défi potentiel au pouvoir d'écriture de l'histoire : si l'histoire de la guerre doit enregistrer des femmes comme Mulan, qui doit célébrer pour elles le rite spirituel ? En faisant de Mulan elle-même la sacrifiante et de Mingfei la destinataire du sacrifice, Du Mu tente poétiquement d'élever la femme de l'objet historique au sujet historique.
Spécificités stylistiques
- Politique du genre dans l'écriture du rêve : Les quatre mots « en rêve, autrefois » ouvrent, dans le récit de guerre, un espace psychique intime. Le rêve devient un refuge pour la conscience de genre réprimée ; le geste de se farder, comme symbole féminin typique, forme un contraste criant avec l'arc courbé du jour. Cette écriture de la division identitaire entre jour et nuit a plus de force de pénétration psychologique qu'un récit direct des épreuves de l'armée.
- Rituel sacrificiel par superposition spatio-temporelle : « La butte Nuage-frôlant », lieu frontalier réel sous les Tang (cf. le Traité de géographie de l'ère Yuanhe), et « Mingfei », représentant l'histoire des mariages diplomatiques des Han, sont reliés par le geste de « rendre hommage » avec libation de Mulan, produisant un pli spatio-temporel. Cette méthode qui fait se rencontrer des femmes d'époques différentes dans une scène symbolique construit une communauté de destin féminin transcendant les changements dynastiques.
- Chaîne verbale de la transformation identitaire : « Courber » (manifestation de force) — « se faire » (jeu de rôle) — « rêve » (émergence de l'inconscient) — « se farder » (pratique de genre) — « songer » (retour affectif) — « prendre » (préparation rituelle) — « rendre hommage » (dialogue historique). Ces sept verbes présentent complètement le difficile voyage de Mulan, du rôle social au soi authentique.
Éclairages
Cette œuvre révèle le paradoxe profond du récit héroïque : la posture héroïque célébrée exige souvent de payer le prix de la répression du genre authentique. Mulan doit « se faire homme » pour accomplir des exploits héroïques, mais sa conscience féminine ne peut émerger en rêve que par le faible symbole de « se farder les sourcils ». L'enseignement pour toutes les époques est le suivant : lorsque nous admirons un héros, pensons-nous au prix du genre que dissimule le titre de héros ? Entendons-nous, sous l'armure, ces rêves de « se farder » réprimés ?
Le dialogue transhistorique de « rendre hommage à Mingfei » mérite une attention particulière du point de vue féministe contemporain. Dès le IXᵉ siècle, Du Mu faisait dialoguer spirituellement, en poésie, deux femmes prises dans le système masculin de la guerre — l'une participant à la guerre en se déguisant en homme, l'autre utilisée, en tant que corps féminin, pour un mariage diplomatique politique. Cela nous rappelle : bien que l'expérience historique des femmes soit fragmentée par les histoires officielles dominantes, elle peut se reconnecter dans l'imagination littéraire. L'hommage de Mulan à Mingfei est en réalité la compréhension et l'empathie de toutes les femmes contraintes d'entrer dans le domaine masculin envers le destin de leurs aînées.
Finalement, ce poème ne nous donne pas seulement une redécouverte de Mulan, mais une méthodologie pour écrire l'histoire des marginalisés. Du Mu, par la fente du « rêve », entrevoit le soi féminin recouvert par l'armure ; par le rite du « rendre hommage », il relie les destins de femmes isolées par l'histoire. En ce sens, ce n'est pas seulement un poème historique, c'est une clé — elle nous dit : la véritable perspicacité historique commence souvent par le regard attentif et la commémoration de ces instants infimes, sous l'apparence de « courber l'arc, guerroyer », où l'on « en rêve, autrefois, se farde les sourcils ».
À propos du poète

Du Mu (杜牧), 803 - 853 après J.-C., était originaire de Xi'an, dans la province de Shaanxi. Parmi les poètes Tang, il était l'un de ceux qui présentaient des caractéristiques propres, et les générations suivantes ont aimé le classer aux côtés de Li Shangyin. Les poèmes de Du Mu sont lumineux et fluides, riches en couleurs.