Le gardien-coq au turban écarlate annonce l’aube aux tiges d’or ;
Le maître des robes présente la tunique de jade, nuagée d’émeraude.
Les neuf cieux, les portes sacrées, le palais s’ouvre ;
Les costumes de dix mille pays s’inclinent devant la couronne à pendentifs de jade.
À peine le soleil paraît, les éventails immenses s’agitent ;
L’encens, mêlé de brume, semble vouloir enlacer le dragon brodé.
L’audience achevée, il faut rédiger l’édit aux cinq couleurs ;
Le bruit de ses pendentifs de jade s’éloigne vers l’Étang du Phénix.
Poème chinois
「和贾至舍人早朝大明宫之作」
王维
绛帻鸡人送晓筹,尚衣方进翠云裘。
九天阊阖开宫殿,万国衣冠拜冕旒。
日色才临仙掌动,香烟欲傍衮龙浮。
朝罢须裁五色诏,佩声归向凤池头。
Explication du poème
Ce poème est la couronne des œuvres composées par Wang Wei en réponse à des poèmes impériaux, et l'apogée exemplaire qui réunit les trois beautés de l'atmosphère, de la magnificence et de la perfection technique dans la poésie de cour de l'âge d'or des Tang. Composé au printemps de la première année de l'ère Qianyuan, alors que la rébellion d'An Lushan venait à peine d'être matée et que la dynastie Tang s'efforçait de restaurer l'ordre, Wang Wei, en sa qualité de Secrétaire de la Chancellerie, ayant vécu personnellement le rituel de l'audience matinale, dépasse sa fonction individuelle par la largeur de sa vision et son âme poétique, forgeant un rituel politique en un symbole grandiose, cristallisant l'idéal de l'âge d'or des Tang, manifestant la majesté impériale et les ambitions des lettrés. Ces huit vers sont comme un long rouleau de paysage aux couleurs d'or et de jade qui se déroule peu à peu, construisant, dans l'écoulement du temps et le déploiement de l'espace, un empire poétique sacré, ordonné, splendide et plein d'énergie.
Premier distique : « 绛帻鸡人送晓筹,尚衣方进翠云裘。 »
Jiàng zé jī rén sòng xiǎo chóu, shàng yī fāng jìn cuì yún qiú.
L'homme-coq au turban écarlate transmet les jetons de l'aube ;
Le Directeur des Vêtements présente justement la pelisse de nuée de jade.
L'ouverture débute par les préparatifs les plus ténus de la cour avant l'aube, d'une grande ingéniosité. « Turban écarlate » (绛帻) et « nuée de jade » (翠云) forment un contraste de couleurs vif et solennel, l'un étant la couleur distinctive des serviteurs (l'écarlate), l'autre la couleur exclusive de l'empereur (le jade), établissant instantanément l'ordre hiérarchique rigoureux de la cour et son spectre visuel. « Transmettre les jetons de l'aube » (送晓筹) est le rituel temporel, « présenter la pelisse » (进翠云裘) est le rituel spatial ; leur synchronisme suggère que toute la machine impériale se met en marche avec précision à l'approche de l'aube. Le mot « justement » (方) est particulièrement ingénieux, indiquant l'opportunité et l'inévitabilité de l'action, présentant un rythme de cour impeccable, comme conféré par le ciel.
Second distique : « 九天阊阖开宫殿,万国衣冠拜冕旒。 »
Jiǔ tiān chāng hé kāi gōng diàn, wàn guó yī guān bài miǎn liú.
Les neuf cieux, la porte Changhe, s'ouvrent sur le palais ;
Les costumes de dix mille pays s'inclinent devant le chapeau à pendentifs de perles.
Ce distique, tel l'apogée d'une symphonie, présente de face la scène centrale de l'audience matinale, d'une envergure grandiose, d'une imagination transcendante. « Les neuf cieux, la porte Changhe » (九天阊阖) utilise une image mythique pour sacraliser le palais de la Grande Clarté, lui donnant une signification symbolique d'accès au ciel ; le mot « s'ouvrent » (开) est chargé de ritualité et de force, comme l'ouverture de la porte du cosmos. « Les costumes de dix mille pays » (万国衣冠) est une expression typique de l'âge d'or des Tang, à la fois réaliste (désignant les fonctionnaires et envoyés de diverses ethnies) et idéaliste (symbolisant l'idéal politique d'« une seule famille sous le ciel ») ; « s'inclinent devant le chapeau à pendentifs » (拜冕旒) concentre le regard sur le symbole du pouvoir impérial (le chapeau à pendentifs), achevant la focalisation visuelle de l'espace (le palais) vers le cœur du pouvoir (l'empereur). Par son antithèse rigoureuse et ses images vastes, ce distique établit le ton esthétique impérial, solennel, sublime, embrassant l'univers de tout le poème.
Troisième distique : « 日色才临仙掌动,香烟欲傍衮龙浮。 »
Rì sè cái lín xiān zhǎng dòng, xiāng yān yù bàng gǔn lóng fú.
À peine la lumière du soleil touche-t-elle les palmes d'immortels, elles s'agitent ;
La fumée d'encens, désirant s'approcher du dragon brodé, s'élève, flottante.
Le pinceau passe de la narration grandiose au gros plan subtil, saisissant les instants les plus poétiques de lumière, d'ombre et d'atmosphère lors de l'audience. « À peine la lumière du soleil touche-t-elle » (日色才临) et « les palmes d'immortels s'agitent » (仙掌动) forment un lien de cause à effet, la lumière devenant l'ultime commandement du déclenchement du rituel, conférant à la scène une couleur mystérieuse où phénomènes célestes et affaires humaines se répondent. « La fumée d'encens, désirant s'approcher du dragon brodé, s'élève, flottante » (香烟欲傍衮龙浮) est un véritable trait de génie : la fumée est sans intention, mais les deux mots « désirant s'approcher » (欲傍) la personnifient, comme si même la fumée reconnaissait la majesté impériale, s'en approchant activement. Le mot « flottante » (浮) décrit à la fois la légèreté de la fumée et suggère la vivacité des dragons brodés et le sentiment d'élévation du pouvoir. Ce distique, par le mouvement de la lumière et de la fumée, donne vie aux ornements statiques et aux vêtements, insufflant une vitalité dynamique et une divinité rêveuse dans la solennité.
Quatrième distique : « 朝罢须裁五色诏,佩声归向凤池头。 »
Cháo bà xū cái wǔ sè zhào, pèi shēng guī xiàng fèng chí tóu.
L'audience achevée, il faut tailler le papier de l'édit aux cinq couleurs ;
Au tintement des pendentifs de jade, on retourne vers l'étang du Phénix.
La conclusion se porte sur la fonction et le retour du poète (et de Jia Zhi) lui-même, passant de la salle d'audience sacrée aux bureaux de l'administration importante, bouclant la boucle du cycle rituel. Les deux mots « audience achevée » (朝罢) assurent la transition, marquant le changement de temps et de scène. « Il faut tailler le papier de l'édit aux cinq couleurs » (须裁五色诏) indique la fonction centrale de Secrétaire de la Chancellerie, « parler à la place du souverain » ; « cinq couleurs » correspond aux cinq éléments, symbolisant l'autorité de l'édit et son efficacité politique couvrant toute chose. « Au tintement des pendentifs de jade, on retourne vers l'étang du Phénix » (佩声归向凤池头) décrit l'homme par le son, le statique par le dynamique : le son clair des pendentifs de jade est l'expression auditive de la démarche posée et de l'allure digne des fonctionnaires ; « retourner vers l'étang du Phénix » suggère que le point d'aboutissement final de ce rituel grandiose est de transformer ces moments sacrés en documents de gouvernance concrets. Ce distique final intègre l'individu (le lettré proche conseiller) dans le récit impérial, mettant en lumière la place unique et la fierté des hauts fonctionnaires lettrés des Tang, à la fois participants au rituel et chargés de tâches pratiques au cœur du pouvoir.
Appréciation globale
C'est une œuvre exemplaire dont la structure ressemble à un palais raffiné et la signification à un totem spirituel impérial. Le poème suit strictement le déroulement naturel du temps et de l'espace : le premier distique décrit « avant l'audience » (préparation), le second « pendant l'audience » (apogée), le troisième « pendant l'audience » (détails), le quatrième « après l'audience » (mise en œuvre). Les quatre distiques correspondent respectivement au déplacement de focalisation : « personnes (serviteurs) - Ciel (empereur) - lumière (phénomène céleste) - ministre (lettré) », construisant ensemble un univers de pouvoir et de rituel complet, harmonieux et plein d'énergie.
Dans ce poème, Wang Wei réussit à élever le genre souvent superficiel de la poésie de réponse aux poèmes impériaux à une hauteur artistique et intellectuelle sans précédent. Il ne se contente pas d'une louange générale de la scène, mais avec l'acuité du poète et du peintre, pénètre la texture du rituel, saisissant ces couleurs, sons, lumières et gestes les plus symboliques, et leur conférant une profonde signification culturelle et politique. Le poème contient à la fois la narration grandiose de « dix mille pays s'inclinent devant le chapeau à pendentifs », montrant l'envergure et la confiance de l'âge d'or des Tang, et la perception subtile de « la fumée d'encens, désirant s'approcher du dragon brodé », reflétant l'intuition esthétique quasi-spirituelle du lettré. Plus important encore, dans le distique final, il réalise habilement l'unité entre « louange impériale » et « autoportrait » - en célébrant la majesté impériale, il met aussi en lumière son propre rôle clé (et celui de Jia Zhi) en tant que transmetteur de civilisation et exécutant des politiques, faisant de ce poème à la fois un hymne à l'empire et un autoportrait du lettré.
Caractéristiques d'écriture
- Construction soignée d'un système d'images : Le poème forme un système complet d'images de la cour : images temporelles (jetons de l'aube, lumière du soleil), spatiales (neuf cieux et porte Changhe, palais, étang du Phénix), humaines (homme-coq, Directeur des Vêtements, costumes de dix mille pays, palmes d'immortels/empereur), matérielles (pelisse de nuée de jade, chapeau à pendentifs, dragon brodé, édit aux cinq couleurs, pendentifs de jade). Ces images sont hiérarchisées, reliées entre elles, soutenant ensemble la structure grandiose du poème.
- Précision des verbes et attribution de signification : « Transmettre » (送), « présenter » (进), « s'ouvrir » (开), « s'incliner » (拜), « toucher » (临), « s'agiter » (动), « désirer s'approcher » (欲傍), « flotter » (浮), « tailler » (裁), « retourner » (归). Ces verbes décrivent avec précision les actions, et impliquent en outre des relations de pouvoir, un ordre rituel et une imagination poétique. Comme la solennité de « s'ouvrir », l'ordre de « s'incliner », la vivacité de « flotter », la sérénité de « retourner ».
- Symphonie de cour des couleurs et des sons : « Écarlate », « jade », « cinq couleurs » forment un spectre visuel somptueux ; le « tintement des pendentifs » est un ornement auditif clair. Des mots comme « neuf cieux », « palmes d'immortels », « fumée d'encens », « dragon brodé » créent ensemble une atmosphère sacrée, transcendante, légèrement empreinte d'immortalité taoïste, correspondant au caractère fusionnel confucéen et taoïste de la culture de cour des Tang.
- Stabilité extrême de l'antithèse et fluidité du souffle : L'antithèse des deux distiques du milieu est exemplaire, rigoureuse dans chaque mot, mais sans aucune rigidité. « Neuf cieux » (九天) s'oppose à « dix mille pays » (万国) (espace/ espace), « porte Changhe » (阊阖) à « costumes » (衣冠) (architecture/ personnes), « s'ouvrir » (开) à « s'incliner » (拜) (action/ action) ; « lumière du soleil » (日色) à « fumée d'encens » (香烟) (nature/ artifice), « à peine toucher » (才临) à « désirer s'approcher » (欲傍) (temps/ intention), « palmes d'immortels s'agitent » (仙掌动) à « dragon brodé flotte » (衮龙浮) (ornement/ vêtement). D'une régularité parfaite, mais avec un souffle poétique fluide, illustrant la maîtrise suprême de la langue par Wang Wei.
Éclairages
Ce n'est pas seulement un poème, c'est aussi une fenêtre glorieuse sur l'esthétique étatique de l'âge d'or des Tang et le monde spirituel des lettrés. Il nous révèle : le grand art peut naître des rituels les plus solennels et des scènes les plus institutionnalisées, la clé étant que le créateur possède la force d'âme pour les transformer en symboles éternels et formes esthétiques. Wang Wei a extrait d'un rituel politique quotidien des images éternelles sur l'ordre, l'autorité, la civilisation et la responsabilité des lettrés, ce qui est en soi une création culturelle extraordinaire.
Dans la société contemporaine, le sens du rituel, de l'ordre et des grands récits est souvent déconstruit. Ce poème nous rappelle que la quête humaine de solennité, d'harmonie et de signification transcendante a une valeur éternelle. Il nous fait réfléchir : à une époque plurielle et fragmentée, pouvons-nous, et comment, reconstruire dans la vie publique une certaine forme de « rituel » ayant une hauteur esthétique et un pouvoir d'inspiration spirituelle ? Et comment l'individu (en particulier l'intellectuel et le professionnel) peut-il, au sein de systèmes et de processus vastes, comme le Secrétaire de la Chancellerie dans le poème de Wang Wei, trouver sa place créatrice et laisser un « tintement de pendentifs » riche de beauté et de sens ?
Ce poème est l'éloge de Wang Wei à l'âge d'or des Tang, et aussi une invitation noble et douce, traversant les millénaires, adressée à toute âme qui, au sein d'un système, aspire à contribuer au monde par la beauté et la sagesse.
À propos du poète

Wang Wei (王维), 701 - 761 après J.-C., était originaire de Yuncheng, dans la province de Shanxi. Ses poèmes de paysages et d'idylles, aux images d'une grande portée et aux significations mystérieuses, ont été largement appréciés par les lecteurs des générations suivantes, mais Wang Wei n'est jamais vraiment devenu un homme de paysages et d'idylles.