Pour le Conseiller Guo de Wang Wei

zeng guo ji shi
                Portes voûtées, pavillons hauts, baignés de lueurs attardées ;
Pêchers et pruniers en ombre épaisse, duvets de saule qui volent.
Dans l’enceinte, cloche espacée, résidence officielle au soir tombant ;
Au ministère, oiseaux qui chantent, fonctionnaires clairsemés.

Au matin, son jade qui tinte, il se hâte vers la salle dorée ;
Au soir, le décret impérial en main, il salue aux portes sculptées.
Je voudrais tant vous suivre — mais que faire ? la vieillesse est là ;
Et bientôt, alité par la maladie, je quitterai la robe de cour.

Poème chinois

「赠郭给事」
洞门高阁霭余辉,桃李阴阴柳絮飞。
禁里疏钟官舍晚,省中啼鸟吏人稀。
晨摇玉佩趋金殿,夕奉天书拜琐闱。
强欲从君无那老,将因卧病解朝衣。

王维

Explication du poème

Ce poème est une œuvre éminemment représentative des poèmes de cour et d'échanges composés par Wang Wei sur le tard, écrite alors qu'il occupait le poste de Secrétaire impérial de droite et que son état d'esprit tendait vers la clarté et le détachement. Adressé à un ami nommé Guo, alors censeur impérial au Département des Affaires impériales, il suit en apparence les codes élégants des poèmes de circonstance et de réponses protocolaires, mais il entrelace en son sein les attentes envers l'ami, l'observation de la cour impériale et une profonde réflexion sur sa propre existence. Grâce à sa technique unique de fusion poésie-peinture et à son art lyrique réservé et profond, Wang Wei élève un poème qui aurait pu facilement sombrer dans la superficialité mondaine en un texte raffiné permettant d'entrevoir le monde spirituel et la philosophie de l'avancement et du retrait des lettrés-fonctionnaires de l'Âge d'or des Tang.

Premier distique : « 洞门高阁霭余晖,桃李阴阴柳絮飞。 »
Dòng mén gāo gé ǎi yú huī, táo lǐ yīn yīn liǔ xù fēi.
Portes profondes, hauts pavillons, baignés de lueurs crépusculaires ;
Pêchers et pruniers, ombre épaisse, volent les chatons de saule.

L'ouverture établit le ton du poème par un crépuscule fastueux et paisible. « Portes profondes, hauts pavillons » (洞门高阁) symbolisent la grandeur du centre du pouvoir ; « baignés de lueurs crépusculaires » (霭余晖) les sacralise d'une auréole chaude, évoquant métaphoriquement la bienveillance impériale qui rayonne, la clarté et l'harmonie politique. « Pêchers et pruniers, ombre épaisse » (桃李阴阴) est une expression à double sens : elle décrit concrètement le paysage printanier, mais utilise aussi l'allusion aux « pêchers et pruniers emplissant le monde », louant les nombreux disciples et anciens subordonnés du conseiller Guo, répandus à la Cour et dans le pays, et son influence profonde ; « volent les chatons de saule » (柳絮飞), par leur légèreté et leur vol, métaphorisent l'essor des talents de son entourage et la diffusion de son influence. Ce distique contient l'éloge dans le paysage, mais l'exprime par des images naturelles, élégant sans perdre en fraîcheur, solennel tout en cachant de la vivacité, montrant toute la maîtrise de Wang Wei pour « faire l'éloge par la peinture ».

Second distique : « 禁里疏钟官舍晚,省中啼鸟吏人稀。 »
Jìn lǐ shū zhōng guān shè wǎn, shěng zhōng tí niǎo lì rén xī.
Dans l'enceinte interdite, cloches clairsemées, résidence officielle au crépuscule ;
Au sein du Département, oiseaux qui chantent, hommes d'affaires rares.

Ce distique passe du paysage extérieur au paysage intérieur, utilisant des détails comme « cloches clairsemées » (疏钟) et « oiseaux qui chantent » (啼鸟) pour dépeindre un tableau idéalisé de l'administration, où les affaires sont claires et simples, les litiges apaisés, le peuple en paix. « Clairsemées » (疏) et « rares » (稀) sont les yeux du poème : les cloches clairsemées suggèrent le temps qui s'écoule paisiblement, sans affaires urgentes pressantes ; les hommes d'affaires rares indiquent que les dossiers ne sont pas nombreux, les châtiments cléments, l'administration simplifiée. Le fait que les oiseaux osent chanter en un lieu aussi crucial et important utilise le mouvement pour exprimer le calme, reflétant par contraste la solennité et l'harmonie des bureaux officiels. C'est à la fois un éloge réservé envers le conseiller Guo pour sa probité, sa prudence, son assiduité et son administration efficace, et la projection des propres aspirations de Wang Wei vers une esthétique politique de « gouverner par la quiétude et la rectitude ».

Troisième distique : « 晨摇玉佩趋金殿,夕奉天书拜琐闱。 »
Chén yáo yù pèi qū jīn diàn, xī fèng tiān shū bài suǒ wéi.
Au matin, agitant ses pendentifs de jade, se hâte vers le palais doré ;
Au soir, présentant l'édit céleste, s'incline aux portes de l'enceinte.

Ce distique, par son parallélisme rigoureux et ses images pleines de rituel, esquisse le quotidien du conseiller Guo en tant que ministre proche. « Matin » (晨) et « soir » (夕) s'opposent, résumant son assiduité du matin au soir ; « agitant ses pendentifs de jade » (摇玉佩) et « présentant l'édit céleste » (奉天书), par leurs détails auditifs et visuels, révèlent la dignité de son statut et l'importance de ses responsabilités. Les verbes « se hâte vers » (趋) et « s'incline » (拜) sont d'une précision et d'une vivacité remarquables, dépeignant à la fois la solennité de l'étiquette de la Cour et l'attitude respectueuse et loyale du ministre. Ce distique façonne l'image dans la narration, et un ministre de confiance de l'empereur, consciencieux et dévoué à sa tâche, apparaît vivant sur le papier.

Quatrième distique : « 强欲从君无那老,将因卧病解朝衣。 »
Qiáng yù cóng jūn wú nà lǎo, jiāng yīn wò bìng jiě cháo yī.
Vivement je voudrais vous suivre, mais hélas, la vieillesse ;
Je vais, pour cause de maladie alité, ôter la robe de cour.

Le distique final opère un revirement soudain, passant de l'éloge de l'ami aux regrets sur soi-même, c'est le centre de gravité émotionnel de tout le poème. Les deux mots « Vivement je voudrais » (强欲) sont chargés de lutte intérieure et d'insatisfaction, révélant dans les profondeurs de l'âme du poète les braises encore chaudes et l'attachement persistant à l'œuvre politique. « Mais hélas, la vieillesse » (无那老) est un soupir lourd, exprimant l'impuissance de l'homme face aux lois naturelles. « Maladie alité » (卧病) est le signe du déclin physique, et aussi la raison la plus digne pour quitter la Cour ; « ôter la robe de cour » (解朝衣) en est l'expression poétique, symbolisant l'adieu définitif à l'identité de fonctionnaire. Sous l'apparence modeste et résignée de ce distique se cache une émotion vitale complexe : la mélancolie des années qui fuient, les vœux de réussite pour l'ami, mais aussi la confirmation et l'élan vers une autre possibilité d'existence (la retraite) pour soi-même.

Appréciation globale

Ce poème est un poème lyrique profond qui accomplit un dialogue multiple dans le cadre d'un échange mondain. Sa structure est rigoureuse, mais le flux des émotions est riche de niveaux : les deux premiers distiques contiennent l'éloge dans le paysage, esquissent l'arrière-plan d'une époque de bienveillance impériale étendue, de politique fluide et d'harmonie humaine, ainsi que la position éminente et pure de l'ami ; le troisième distique décrit l'homme par les faits, se concentre sur l'image de l'ami appliqué aux affaires ; le distique final, quant à lui, fait volte-face, exprimant sa propre intention de départ, créant un contraste net et une tension émotionnelle entre « louer l'autre » et « parler de soi ».

La subtilité de Wang Wei réside dans le fait qu'il place son choix personnel d'avancement ou de retrait dans le cadre d'un tableau public grandiose et beau. Il loue le règne clair et lumineux, « ombre épaisse des pêchers et pruniers », « hommes d'affaires rares », dans lequel évolue le conseiller Guo, et admire aussi sa vie de loyauté et d'assiduité, « se hâte le matin, s'incline le soir », mais cela n'entrave pas son choix privé d'« ôter la robe de cour ». Cela montre que sa retraite n'est pas un reniement de la valeur politique, mais un ajustement raisonné basé sur l'étape de vie individuelle (« vieillesse », « maladie ») et un retour ultime à une autre valeur vitale (la nature, l'intériorité). Cette posture d'« harmonie sans uniformité » illustre la tolérance et la maturité du monde spirituel des lettrés de l'Âge d'or des Tang.

Caractéristiques d'écriture

  • Construction ingénieuse d'un système symbolique : Le poème entier forme un système symbolique complet. « Portes profondes, hauts pavillons » symbolisent le centre du pouvoir, « pêchers et pruniers » symbolisent les disciples et les réalisations politiques, « chatons de saule » symbolisent l'influence, « cloches clairsemées, oiseaux qui chantent » symbolisent la clarté politique et la modération des châtiments, « pendentifs de jade, édit céleste » symbolisent la faveur et les responsabilités, « robe de cour » symbolise l'identité de fonctionnaire. Ces symboles s'entrelacent, construisant ensemble un monde poétique riche de sens.
  • Esthétique des bureaux officiels entrelaçant vue et ouïe : Le poème regorge d'associations raffinées de sons et d'images : lueurs crépusculaires et pêchers-pruniers (visuel), chatons de saule qui volent (visuel et kinesthésique), cloches clairsemées (auditif), oiseaux qui chantent (auditif), agiter les pendentifs de jade (auditif), s'incliner aux portes de l'enceinte (rituel visuel). Ces descriptions sensorielles esthétisent et poétisent la vie solennelle de la Cour, transcendant la sécheresse des poèmes mondains ordinaires.
  • Approfondissement émotionnel par la technique du contraste : Le poème présente de multiples contrastes : les six premiers vers qui « louent l'autre » contrastent avec le dernier distique qui « parle de soi » ; l'activité de « se hâte le matin, s'incline le soir » contraste avec l'oisiveté d'« ôter la robe de cour » ; la prospérité de « l'ombre épaisse des pêchers et pruniers » contraste avec le déclin personnel de la « vieillesse et de la maladie alité ». Loin de paraître disjoints, ces contrastes trouvent leur unité dans l'opposition, approfondissant la complexité émotionnelle et la profondeur de pensée du poème.
  • Élégance de la langue et tension implicite : Le langage de tout le poème est élégant et digne, correspondant au cadre mondain de l'échange, mais sans impression d'accumulation. Surtout dans le dernier distique, l'utilisation de mots vides comme « vivement je voudrais » (强欲), « mais hélas » (无那), « je vais, pour cause de » (将因) exprime avec détour les sentiments intimes, contenant sous un ton modeste et retenu une immense émotion vitale, où les mots s'arrêtent mais le sens est infini.

Éclairages

Cette œuvre transcende le poème de circonstance ordinaire, elle nous montre une planification de vie et un choix de valeurs hautement conscients. À l'époque de Wang Wei, servir ou se retirer était la question centrale que devaient affronter les lettrés. Ce poème révèle que la vraie sagesse ne réside pas dans l'obstination à une seule extrémité, mais dans la claire connaissance de l'étape de vie dans laquelle on se trouve et des besoins authentiques de son cœur, et, au moment opportun, dans le choix, conforme à sa nature, d'« avancer » ou de « se retirer ».

Pour l'homme moderne, ce poème nous invite à réfléchir aux relations entre la carrière (la « robe de cour ») et la vie (« vieillesse », « maladie »), entre le rôle social et le moi intérieur. Nous avons peut-être tous, un jour, « vivement voulu suivre », aspiré à accomplir quelque chose dans notre travail ; mais nous devons aussi écouter l'appel naturel du « hélas, la vieillesse », savoir avoir le courage, lorsque le corps et l'esprit l'exigent, de « ôter » les entraves d'une certaine identité sociale, pour chercher un état d'existence plus proche de l'authenticité. Le « ôter la robe de cour » de Wang Wei n'est pas une fuite passive, c'est un tournant actif, une exploration et un hommage à un autre état de l'être.

Ce poème est l'adieu et les vœux qu'un sage ayant traversé les millénaires, dans la lueur du soleil couchant, adresse à un ami assidu, c'est aussi l'invitation ancienne à la liberté et à la sérénité qu'il envoie à toutes les âmes des générations futures, hésitant entre « l'avancée » et « le retrait ».

À propos du poète

Wang Wei

Wang Wei (王维), 701 - 761 après J.-C., était originaire de Yuncheng, dans la province de Shanxi. Ses poèmes de paysages et d'idylles, aux images d'une grande portée et aux significations mystérieuses, ont été largement appréciés par les lecteurs des générations suivantes, mais Wang Wei n'est jamais vraiment devenu un homme de paysages et d'idylles.

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