Voici la coupe de cassier, prête pour le fils du Ciel ;
Voici l’herbe parfumée, destinée à l’être de grâce.
Sur le tapis de jade, on verse l’offrande de vin épicé ;
Tout est prêt pour que descende, des hauteurs nuageuses, le Seigneur.
Poème chinois
「椒园」
王维
桂尊迎帝子,杜若赠佳人。
椒浆奠瑶席,欲下云中君。
Explication du poème
Ce poème est le dix-septième des vingt poèmes du Recueil de Wangchuan (辋川集) de Wang Wei, composé en écho à un poème de même titre de son ami Pei Di. Il ne décrit pas un paysage réel du domaine, mais s'inspire des Neuf Chants (九歌) des Élégies de Chu (楚辞) pour construire, avec des images hautement condensées, un espace rituel pur et sacré. Wang Wei, profondément imprégné de philosophie bouddhiste dans sa vieillesse, était aussi en résonance avec l'atmosphère de communication avec les divinités propre à la culture chamanique de la région de Chu. Dans ce poème, il adapte avec habileté les archétypes mythologiques de Xiang-Chu, sublimant le « jardin des poivriers » (椒园), un coin de Wangchuan, en un autel spirituel où l'homme et les esprits entrent en communion, révélant une dimension mystique et une beauté de rituel classique rares dans son œuvre poétique.
Premier distique : "桂尊迎帝子,杜若赠佳人。"
guì zūn yíng dì zǐ, dù ruò zèng jiā rén.
Coupe de cannelier pour accueillir le Fils de l'Empereur ; / Fleur de pollia à offrir à la Belle.
Dès l'ouverture, deux groupes d'objets précieux et de figures mythologiques sont mis en parallèle, plongeant instantanément le lecteur dans le contexte merveilleux des Neuf Chants. « Coupe de cannelier » (桂尊) et « fleur de pollia » (杜若) ne sont pas des choses ordinaires : le bois de cannelier, au parfum pur, taillé en coupe pour l'offrande, manifeste la sainteté du vase rituel ; la fleur de pollia, herbe aromatique, offerte à la beauté, exprime le sentiment secret d'admiration et d'amour. « Le Fils de l'Empereur » (帝子, la déesse du Xiang) et « la Belle » (佳人, le dieu du Xiang ou autre divinité féminine) sont mentionnés ensemble, perpétuant le ton tendre et mélancolique des Neuf Chants, où l'amour entre humains et divinités et l'attente mutuelle sont exprimés. Les deux vers ne décrivent pas l'officiant, mais, à travers les actions d'« accueillir » (迎) et d'« offrir » (赠), suggèrent un rituel sacré préparé avec un cœur plein de vénération.
Second distique : "椒浆奠瑶席,欲下云中君。"
jiāo jiāng diàn yáo xí, yù xià yún zhōng jūn.
Liqueur de poivre libation sur la natte de jade ; / Désir de faire descendre le Seigneur des Nuées.
Ce distique passe de la préparation de l'« accueil et de l'offrande » au cœur de l'action, la « libation » (奠), et élève l'intention poétique vers l'apogée de la synesthésie. « Liqueur de poivre » (椒浆) est un vin aromatique spécifique aux rites de Chu, « natte de jade » (瑶席) un tapis somptueux et sacré ; leur association condense, au cœur du rituel, les beautés olfactive (parfum du poivre), gustative (richesse du vin) et visuelle (éclat du jade). Le vers final, « Désir de faire descendre le Seigneur des Nuées » (欲下云中君), est l'âme du poème : les deux mots « désir de » (欲下) créent une tension d'imminence, de suspension, comme si la sincérité de l'officiant avait atteint l'oreille divine, et que la venue du « Seigneur des Nuées » (云中君, le dieu des nuages, désignant aussi généralement les divinités célestes) n'était plus qu'une question d'instants. Ce vers, à l'irréel, fige pour l'éternité l'instant le plus émouvant, le plus mystérieux du rituel – l'état limite de la communion entre l'homme et le divin – laissant une résonance prolongée et une rêverie infinie.
Lecture globale
Ce quatrain pentasyllabique est un mini-poème de rituel divin qui « maîtrise le complexe par le simple ». La structure du poème présente un déroulement rituel clair : le premier vers prépare le vase rituel pour accueillir la divinité, le second prépare l'offrande pour plaire à la divinité, le troisième exécute le rite principal de la libation, le dernier espère la descente de l'esprit. En quatre vers, s'accomplit un cycle rituel complet, de la préparation matérielle à la communion spirituelle. Le génie de Wang Wei réside dans le rejet de toute description environnementale et de toute expression directe de sentiment personnel ; il ne cueille que les images les plus représentatives des Neuf Chants (cannelier, pollia, liqueur de poivre, natte de jade) et les personnages (Fils de l'Empereur, Belle, Seigneur des Nuées) et, par une combinaison et un enchaînement ingénieux, ressuscite, en l'espace de vingt caractères, toute l'imagination splendide et l'atmosphère de piété de la culture rituelle de Chu. L'atmosphère poétique est éthérée et silencieuse, et pourtant, dans ce silence, coule un profond courant émotionnel souterrain entre le domaine humain et le domaine divin.
Spécificités stylistiques
- Caractère classique des images et système symbolique : Toutes les images et personnages du poème proviennent des Élégies de Chu, formant un système symbolique classique autosuffisant. Ils ne pointent pas vers le réel, mais désignent ensemble un monde transcendant, sacré, aromatique et pur, illustrant la compréhension profonde et la reconstruction poétique par Wang Wei de l'esprit de la culture antique.
- Sens rituel et tension des verbes : Les quatre verbes « accueillir » (迎), « offrir » (赠), « libation » (奠), « descendre » (下, à l'irréel) correspondent précisément aux différentes étapes du rituel, donnant un dynamisme cérémoniel solennel aux images statiques. Surtout, le mot « désir » (欲) de « désir de faire descendre » (欲下), par son incertitude, renforce la tension de l'attente et de la contemplation de l'instant de la communication divine, créant une grande tension artistique.
- Scène dramatique hautement condensée : Le poème entier est comme une scène de rituel dramatique extrêmement condensée : il y a des accessoires (coupe de cannelier, fleur de pollia, liqueur de poivre, natte de jade), des rôles (Fils de l'Empereur, Belle, Seigneur des Nuées), une séquence d'actions, et une attente émotionnelle (désir de faire descendre). Une forme extrêmement concise contient une structure dramatique complète.
- Mystère et pureté de la création d'atmosphère : En choisissant des images comme herbes aromatiques, jade, divinités, le poème est tout entier imprégné d'une atmosphère à la fois mystérieusement merveilleuse et d'une pureté immaculée, formant un contraste subtil avec l'intérêt serein et naturel des autres poèmes du Recueil de Wangchuan, révélant un aspect profond et mystérieux de l'univers poétique de Wang Wei.
Éclairages
Cette œuvre nous montre comment la poésie peut devenir un rituel de l'esprit. Dans les montagnes et les eaux de Wangchuan, Wang Wei, utilisant les mots comme vases rituels et les allusions classiques comme offrandes, a reconstruit un espace pur de dialogue avec les divinités antiques. Cela nous révèle que : la véritable habitation poétique ne réside pas seulement dans l'appréciation des paysages naturels, mais aussi dans la capacité à créer et à maintenir en son for intérieur une dimension spirituelle transcendante, permettant un dialogue profond avec les sages et les saints du passé, avec les images sublimes de la tradition culturelle.
À une époque où le pragmatisme prévaut, ce poème est comme un rappel élégant : l'esprit humain a besoin d'un sens du rituel, besoin d'établir un lien avec une existence supérieure au quotidien. Ce lien n'est pas nécessairement religieux ; il peut être la vénération de la culture classique, la préservation d'un idéal de beauté, ou le fait de se réserver, au milieu du tumulte, une « natte de jade » (瑶席) de paix pour la réflexion. Wang Wei nous dit, par sa plume poétique, qu'à travers le raffinement du langage et la purification des images, nous pouvons ouvrir dans le monde terrestre un « jardin des poivriers » (椒园) de l'esprit, où, avec le cœur le plus pieux, nous « désirons faire descendre » notre propre « Seigneur des Nuées » (云中君). Cette quête du sacré à travers l'art est la force la plus touchante de la transmission culturelle.
À propos du poète

Wang Wei (王维), 701 - 761 après J.-C., était originaire de Yuncheng, dans la province de Shanxi. Ses poèmes de paysages et d'idylles, aux images d'une grande portée et aux significations mystérieuses, ont été largement appréciés par les lecteurs des générations suivantes, mais Wang Wei n'est jamais vraiment devenu un homme de paysages et d'idylles.