La Nuit, il pleuvait de Bai Juyi

ye yu bai ju yi
                La cigale du soir a chanté, puis s’est tue ;
La lampe, presque éteinte, a vacillé, repris vie.
À travers la fenêtre, j’ai deviné la pluie de la nuit :
C’est au bananier qu’est venue, la première, cette mélodie.

Poème chinois

「夜雨」
早蛩啼复歇,残灯灭又明。
隔窗知夜雨,芭蕉先有声。

白居易

Explication du poème

Ce poème, par la quiétude de son atmosphère et la minutie de son observation, doit appartenir à la période de maturité de Bai Juyi, après la quarantaine, alors que son état d'esprit tendait à l'introspection et que son art poétique avait atteint la perfection. Il pourrait être lié à une expérience vécue lors de son affectation hors de la capitale à Jiangzhou, à Zhongzhou, ou même durant ses années de retraite à Luoyang. Ce poème ne se contente pas de décrire une nuit de pluie ; avec un trait extrêmement dépouillé, il présente le processus complet par lequel un monde auditif sensible perçoit et confirme progressivement l'arrivée d'une pluie nocturne dans le silence. Il ne décrit pas la forme de la pluie, mais l'instant où le « message sonore » de la pluie est capté par l'âme, c'est une merveilleuse esquisse sur le silence de la nuit, la perception et le langage secret de la nature.

Premier distique : « 早蛩啼复歇,残灯灭又明。 »
Zǎo qióng tí fù xiē, cán dēng miè yòu míng.
Les grillons précoces crient, puis s'arrêtent ;
La lampe déclinante s'éteint, puis se rallume.

Dès l'ouverture, l'approche se fait par les infimes fluctuations de l'ouïe et de la vue, créant une sensation de quiétude nocturne et d'instabilité. « Grillons précoces » (早蛩) indique que la saison est déjà le cœur de l'automne, le chant des insectes est par nature mélancolique ; le rythme entrecoupé de « crient, puis s'arrêtent » (啼复歇) brise le silence absolu de la nuit et suggère aussi que la pression atmosphérique ou l'humidité de l'environnement sont peut-être en train de subir un changement subtil. « La lampe déclinante s'éteint, puis se rallume » (残灯灭又明) adopte le point de vue de l'intérieur, décrivant la lueur de la flamme luttant, s'éteignant et se rallumant alors que l'huile de la lampe s'épuise. Ce bref intervalle et cette répétition du « puis » (复) et du « puis » (又) créent ensemble une atmosphère d'attente, suspendue. Le son et la lumière sont tous deux instables, comme si les petites vies de la nature et de la chambre prédisaient quelque chose.

Second distique : « 隔窗知夜雨,芭蕉先有声。 »
Gé chuāng zhī yè yǔ, bājiāo xiān yǒu shēng.
À travers la fenêtre, je sais la pluie nocturne ;
Le bananier, le premier, a produit un son.

Ce distique est l'œil du poème, révélant la réponse à tous les signes ténus du distique précédent et accomplissant un raisonnement subtil et une expérience de perception. « À travers la fenêtre, je sais la pluie nocturne » (隔窗知夜雨) est la conclusion, mais le poète n'écrit pas directement le son de la pluie tombant sur le toit ou le sol, il invente plutôt avec originalité : « Le bananier, le premier, a produit un son » (芭蕉先有声). La finesse ici réside en cela : Premièrement, cela souligne l'ordre de la perception et le médium. Le poète n'entend pas directement le bruit de la pluie, mais en déduit indirectement qu'il pleut à travers la résonance unique des feuilles de bananier (« le premier, a produit un son »). Les feuilles de bananier, larges et déployées, sont extrêmement sensibles aux gouttes de pluie, leur son est clair et riche en résonance, c'est le « haut-parleur » le plus évident d'une nuit de pluie. Deuxièmement, cela suggère l'environnement de vie et l'état d'esprit raffiné du poète. Planter un bananier devant la fenêtre est un goût lettré, qui devient ici le « détecteur de pluie » le plus sensible. Troisièmement, cela crée un instant psychologique du « doute » à la « connaissance ». L'interruption des grillons et la fluctuation de la lampe du distique précédent sont des signes inexplicables, le son du bananier de ce distique est la preuve tangible, enchaînés, ils forment le processus vivant par lequel l'âme déchiffre le code secret de la nature à partir de signes infimes. Le mot « premier » (先) décrit à la fois la rapidité de la réaction du bananier, et révèle aussi la compréhension soudaine du poète après l'attente et la vérification.

Appréciation globale

Ce quatrain pentasyllabique est un « poème détective » qui construit un monde par l'ouïe. La structure de tout le poème présente une logique claire de « présage – confirmation » : les deux premiers vers énumèrent deux phénomènes anormaux mais incompréhensibles (les grillons chantent et s'arrêtent de manière anormale, la lampe s'éteint et se rallume de manière anormale), comme un détective découvrant des indices ; les deux derniers vers révèlent le lien entre les indices et donnent la réponse finale (c'est l'arrivée de la pluie nocturne qui affecte les insectes et l'air, et le son de la pluie lui-même est « révélé » par le bananier). En quatre vers, s'accomplit un cycle complet de perception. Le poète, tel un observateur silencieux caché dans sa chambre, capture et interprète, avec ses sens extrêmement aigus et son humeur tranquille, les informations infimes transmises par les dix mille êtres dans la nuit. Aucun vers n'exprime directement de sentiment, et pourtant cet état d'esprit détendu et cette curiosité subtile du poète, communiant dans la solitude avec les bruits de la nature et en étant secrètement ému, imprègne chaque mot et chaque ligne.

Caractéristiques d'écriture

  • L'art narratif focalisé sur l'ouïe : Le poème tout entier a le son pour fil conducteur. Le chant entrecoupé des grillons est le prélude, l'explosion de la mèche (qu'on peut considérer comme un son ténu) est l'intermède, le bruit de la pluie sur le bananier est le thème principal et la réponse. Par l'enchaînement des sons, il construit un monde de pluie nocturne vivant et palpable, bien qu'à travers la fenêtre et la porte closes.
  • Typicité et corrélation du choix des détails : « Grillons précoces » (早蛩) et « bananier » (芭蕉) sont tous deux des images typiques du jardin d'automne, l'un animal, l'autre végétal, servant ensemble le thème de la « pluie nocturne ». L'anomalie du chant des grillons suggère un changement météorologique (l'augmentation de l'humidité avant la pluie peut affecter le chant des insectes), le son du bananier rapporte directement l'arrivée de la pluie, les détails sont liés par une logique naturelle intrinsèque.
  • Le charme unique de la perspective « à travers la fenêtre » : Le poète ne sort jamais, toute perception passe par le médium de la « fenêtre ». Cela renforce le sentiment d'enfermement et d'immersion du paysage poétique, et met aussi en relief l'indirectité de « entendre » et de « savoir », faisant que le « savoir » final ressemble plus à une compréhension privée, intelligente, plutôt qu'à une annonce directe.
  • Économie extrême et tension du langage : En vingt caractères, pas un de trop. Les verbes « crier » (啼), « s'arrêter » (歇), « s'éteindre » (灭), « se rallumer » (明), « savoir » (知), « avoir » (有) enregistrent avec précision le processus dynamique de l'événement ; les adverbes comme « puis » (复), « puis » (又), « premier » (先) dépeignent avec finesse le rythme temporel et l'ordre causal. Plus le langage est épuré, plus la tension narrative et la force poétique de la révélation finale sont grandes.

Éclairages

Cette œuvre montre comment Bai Juyi, dans la scène de vie la plus ordinaire, découvre une profonde poésie et philosophie. Elle nous révèle : la véritable perception poétique ne réside souvent pas dans la quête de spectacles grandioses, mais dans la capacité à maintenir une attention constante et une interprétation fine des changements les plus ténus de notre environnement. Le dialogue du poète avec le monde s'accomplit en écoutant le silence des grillons, en observant la lutte de la flamme de la lampe, en discernant le murmure du bananier.

À une époque où les sens sont souvent submergés par les médias électroniques, ce poème est comme un remède lucide. Il nous invite à éteindre certains bruits extérieurs, à rééduquer notre ouïe et notre intuition, à écouter ces « murmures » de la nature — le vent, le chant des insectes, le bruit de la pluie sur les feuilles. Il nous dit que la richesse et la paix de l'âme peuvent être obtenues, une nuit de pluie, par une fenêtre, une lampe, un bosquet de bananiers. Cette joie de déduire la vérité naturelle à partir de signes infimes est un plaisir de l'esprit ancien et précieux. À travers ce petit poème, Bai Juyi nous rappelle de ralentir, d'établir, dans le silence, un lien avec les dix mille êtres, de ramener la vie à son état originel, aigu et plein de découvertes.

À propos du poète

Bai Ju-yi

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).

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