La Tour qui regarde la mer, dans l’aube, se baigne de lumière rose ;
La digue qui protège le fleuve, blanche, foule le sable sec.
La nuit, le grondement des vagues entre dans le temple de Wuyuan ;
Au printemps, la verdure des saules se cache près de la maison de Su Xiao.
Les manches rouges qui tissent la soie se vantent du motif « kaki » ;
Sous l’enseigne verte, on achète le vin à la saison des fleurs de poirier.
Qui donc a ouvert cette route, au sud-ouest du temple du lac ?
Comme une ceinture de robe verte, une traînée d’herbe qui s’incline.
Poème chinois
「杭州春望」
白居易
望海楼明照曙霞,护江堤白踏晴沙。
涛声夜入伍员庙,柳色春藏苏小家。
红袖织绫夸柿蒂,青旗沽酒趁梨花。
谁开湖寺西南路,草绿裙腰一道斜。
Explication du poème
Ce poème fut composé au printemps de la troisième ou quatrième année (823-824) de l'ère Changqing de l'empereur Muzong des Tang, alors que Bai Juyi occupait le poste de préfet (刺史) de Hangzhou. Après avoir traversé les vicissitudes d'une carrière officielle, le poète, nommé dans cette célèbre commanderie du Sud-Est, jouissait d'une humeur plutôt sereine. Les paysages pittoresques du lac et des collines, ainsi que la prospérité et la tranquillité de Hangzhou, le captivèrent profondément. Guidé par le verbe « regarder » (望), ce poème ne propose pas une contemplation statique, mais utilise un regard mobile et une imagination bondissante pour fondre en un rouleau vivant et tridimensionnel du printemps urbain les merveilles naturelles, les strates historiques, les diverses conditions de vie du peuple et la beauté poétique de Hangzhou. Il révèle la perception unique de Bai Juyi, à la fois administrateur local et poète de génie, et constitue un modèle de fusion entre sa poésie de paysage et sa poésie des mœurs urbaines.
Premier couplet : 望海楼明照曙霞,护江堤白踏晴沙。
Wàng hǎi lóu míng zhào shǔ xiá, hù jiāng dī bái tà qíng shā.
Le Pavillon regardant la Mer, éclatant, baigné d'aurore ;
La Digue protégeant le Fleuve, blanche, foule le sable clair.
Le début s'ouvre sur une vaste scène matinale, établissant le ton radieux du poème. Le « Pavillon regardant la Mer » (望海楼), d'après les récits, se trouvait à l'est de la ville de Hangzhou, point culminant pour contempler le fleuve Qiantang ; la « Digue protégeant le Fleuve » (护江堤) désigne la digue du lac Qiantang (ancêtre de la digue Bai) construite sous la direction de Bai Juyi. L'un haut, l'autre long, ils forment la majestueuse charpente est de Hangzhou. « Éclatant, baigné » (明照) et « blanche, foule » (白踏) donnent à l'image une forte lumière, des ombres et de la texture : l'édifice rayonne sous les lueurs de l'aurore, le sable de la dige est immaculé sous le ciel clair. Le mot « foule » (踏) suggère subtilement la présence et la flânerie du poète (ou du contemplateur), insufflant une vie soudaine au paysage statique. Les deux vers forment une antithèse parfaite ; les couleurs (l'éclat de l'aurore, la blancheur du sable clair) et les lignes (l'élévation du pavillon, l'étendue de la digue) s'entremêlent, peignant le tableau grandiose d'une claire matinée de printemps à Hangzhou.
Deuxième couplet : 涛声夜入伍员庙,柳色春藏苏小家。
Tāo shēng yè rù wǔ yuán miào, liǔ sè chūn cóng sū xiǎo jiā.
Le bruit des flots, la nuit, pénètre le temple de Wu Yuan ;
La teinte des saules, au printemps, se cache chez la petite Su.
Ce couplet passe du réel au virtuel, du jour à la nuit, reliant l'ouïe et la vue, le passé et le présent. « Le bruit des flots, la nuit, pénètre » (涛声夜入) est une association merveilleuse : le grondement de la marée du Qiantang, dans l'imagination du poète, traverse le temps et l'espace pour faire écho au temple du loyal ministre Wu Zixu (伍子胥, dont l'âme serait selon la légende devenue un dieu des flots), donnant à un son naturel une résonance historique et pathétique. « La teinte des saules, au printemps, se cache » (柳色春藏) prend quant à lui une tournure gracieuse : les brins de saule vert émeraude au bord du lac de l'Ouest cachent tendrement la tombe de Su Xiaoxiao (苏小小), courtisane célèbre de la dynastie Qi du Sud, ajoutant une touche de charme humain mélancolique à la couleur printanière. « Pénètre » (入) et « se cache » (藏), l'un vigoureux et profond, l'autre retenu et subtil, placent côte à côte l'épaisseur historique (la loyauté de Wu Yuan) et la légende romantique (le talent de Su Xiao) de Hangzhou, révélant le tempérament culturel à la fois fort et délicat de cette ville.
Troisième couplet : 红袖织绫夸柿蒂,青旗沽酒趁梨花。
Hóng xiù zhī líng kuā shì dì, qīng qí gū jiǔ chèn lí huā.
Les manches rouges, tissant la soie, vantent le motif "pédoncule de kaki" ;
L'enseigne verte, pour vendre le vin, profite des fleurs de poirier.
Le regard passe des vestiges historiques à la scène vivante et actuelle du marché, saisissant l'artisanat et les coutumes saisonnières les plus caractéristiques de Hangzhou. « Les manches rouges, tissant la soie » (红袖织绫) se concentre sur la prospérité de l'industrie de la soie à Hangzhou ; « le motif 'pédoncule de kaki' » (柿蒂) désigne un brocart de soie précieux de l'époque au motif de calice de kaki, et le mot « vantent » (夸) montre pleinement la fierté et la confiance des tisserandes envers le savoir-faire local. « L'enseigne verte, pour vendre le vin » (青旗沽酒) dépeint l'animation du marché du vin ; « profite des fleurs de poirier » (趁梨花) indique à la fois la saison de la mi-printemps où fleurissent les poiriers, et fait aussi allusion au nom du vin « Liqueur de fleur de poirier », créant un jeu de mots décrivant l'élégant plaisir des habitants de Hangzhou à suivre le rythme des saisons et à profiter de la vie. Les manches rouges et l'enseigne verte offrent des couleurs vives ; la concentration du tissage et la gaieté de l'achat du vin, le mouvement et le calme s'harmonisent, esquissant ensemble une peinture de la vie séculière prospère, paisible et pleine de vitalité de Hangzhou.
Quatrième couplet : 谁开湖寺西南路,草绿裙腰一道斜。
Shuí kāi hú sì xī nán lù, cǎo lǜ qún yāo yī dào xié.
Qui a ouvert la route du sud-ouest du temple du Lac ?
Une ceinture de robe, verte d'herbe, oblique en son tracé.
Le dernier couplet rassemble la vue panoramique, sublimant le paysage poétique par une métaphore de génie. La question « Qui a ouvert… ? » (谁开) est pleine d'admiration pour la nature ou les sages anciens, et contient aussi la satisfaction du poète lui-même (en tant que constructeur de la digue). « Le temple du Lac » (湖寺) désigne le temple de la Colline Solitaire, et « la route du sud-ouest » (西南路) doit faire référence à la chaussée reliant la Colline Solitaire à la rive du lac. Le plus merveilleux est la métaphore « Une ceinture de robe, verte d'herbe, oblique » (草绿裙腰一道斜) : comparer la chaussée couverte d'herbe printanière à la ceinture d'une robe, et le lac de l'Ouest tout entier à une beauté gracieuse. Cette métaphore est non seulement fidèle en forme et en esprit (la courbure de la digue, la couleur de l'herbe), mais donne aussi vie et âme au lac de l'Ouest, personnifiant et poétisant instantanément le paysage naturel. Conclure par une image aussi légère, élégante et pleine d'imagination laisse une résonance durable, portant le plaisir esthétique du « Regard printanier sur Hangzhou » à son apogée.
Appréciation globale
Ce poème en vers réguliers à sept caractères est une « peinture panoramique du printemps » de Hangzhou tracée par la plume poétique de Bai Juyi. Guidé par le verbe « regarder » (望), le poème adopte un point de vue allant du haut vers le bas, du jour à la nuit, du passé au présent, de la nature à la culture humaine, avec une structure rigoureuse mais aux bonds vivants. Les quatre couplets mettent respectivement l'accent sur la configuration géographique, l'histoire et la culture, les mœurs urbaines, et la beauté poétique, construisant ensemble une image complète de Hangzhou en tant que célèbre commanderie du Sud-Est : à la fois grandiose et gracieuse, ancienne et vivante, prospère et élégante. Le poète n'est pas seulement un observateur, mais aussi un acteur intégré ; il fusionne parfaitement son sentiment d'administration locale (la digue, la route), ses profondes réflexions historiques (le temple, la tombe), son attention chaleureuse pour la vie du peuple (tissage, vin) et sa sensibilité extrême à la beauté (la métaphore de la ceinture), faisant de ce poème une ode profonde à l'âme d'une ville, dépassant la simple poésie de paysage.
Caractéristiques d'écriture
- Entrelacement multidimensionnel de l'espace et du temps : L'espace du poème va de l'est de la ville (Pavillon regardant la Mer, Digue du Fleuve) au centre-ville (Colline Wu, Xiling), puis au lac (route de la Colline Solitaire) ; le temps passe du matin (aurore) à une association jour-nuit (bruit des flots pénétrant la nuit), puis à la saison actuelle (vin de fleur de poirier). Temps et espace s'entrelacent pour former un tableau tridimensionnel.
- Typicité et culturalité de la sélection des images : Les images choisies, telles que le « temple de Wu Yuan », la « maison de la petite Su », le « brocart au motif de pédoncule de kaki », le « vin de fleur de poirier », la « route du sud-ouest du temple du Lac », sont toutes des symboles naturels, historiques, produits ou paysagers les plus représentatifs de Hangzhou, formant un véritable « recueil de symboles culturels de Hangzhou » hautement condensé.
- Antithèse raffinée et fluidité de la signification : L'antithèse des deux couplets centraux est extrêmement rigoureuse : « bruit des flots » (涛声) face à « teinte des saules » (柳色), « pénètre la nuit » (夜入) face à « se cache au printemps » (春藏), « temple de Wu Yuan » (伍员庙) face à « chez la petite Su » (苏小家) ; « manches rouges » (红袖) face à « enseigne verte » (青旗), « tissant la soie » (织绫) face à « pour vendre le vin » (沽酒), « vantent le motif 'pédoncule de kaki' » (夸柿蒂) face à « profitent des fleurs de poirier » (趁梨花). Mais dans cette rigueur apparaît une fluidité ; passé et présent, production et consommation, vue et ouïe correspondent habilement, la signification est riche.
- Sublimation créative par la métaphore : La métaphore « Une ceinture de robe, verte d'herbe, oblique » (草绿裙腰一道斜) est un vers célèbre pour décrire le lac de l'Ouest à travers les âges. Elle est nouvelle, pertinente, élégante, dynamise et anime le paysage statique, montrant l'imagination artistique stupéfiante du poète et sa haute capacité à transformer le commun en élégance.
Éclairages
Cette œuvre n'est pas seulement un poème paysager, c'est aussi un hymne à la ville et une ode à la vie. Elle nous révèle que le charme d'une grande ville réside dans la beauté de ses multiples niveaux : à la fois la création naturelle de ses paysages montagnards et maritimes, et la profonde résonance de son accumulation historique ; à la fois la prospérité et la vitalité de ses multiples métiers urbains, et l'élégance sentimentale de sa poésie et de son vin. En tant qu'administrateur local, le Hangzhou que Bai Juyi « contemple » (望) est l'union de la gouvernance et de l'esthétique, de la responsabilité et de l'amour.
Pour l'homme moderne, ce poème rappelle comment connaître et aimer une ville : ne pas se contenter de visiter les sites touristiques, mais aussi écouter sa voix historique (comme « le bruit des flots, la nuit, pénètre le temple de Wu Yuan »), sentir le pouls de sa vie (comme « les manches rouges, tissant la soie, vantent le motif 'pédoncule de kaki' »), et finalement découvrir sa poésie unique avec un regard esthétique créatif (comme « une ceinture de robe, verte d'herbe, oblique »). Bai Juyi nous enseigne que le véritable « regard printanier » consiste à embrasser, avec les yeux, les oreilles, le cœur et même toute notre culture, le passé, le présent et l'avenir d'une ville, et à y trouver l'harmonie et la résonance entre l'homme et la nature, l'homme et l'histoire, l'homme et la vie. Cet investissement émotionnel profond et complet envers un lieu reste encore aujourd'hui un miroir précieux pour les administrateurs urbains et pour chaque habitant d'une ville.
À propos du poète

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).