Voilà un arbre que le vent de printemps caresse de mille branches ;
Elles sont plus tendres que l’or naissant, plus souples que la soie.
Mais il est là, dans l’angle ouest du jardin délaissé de Yongfeng,
Où nul ne vient jamais. À qui donc peut-il bien appartenir ?
Poème chinois
「杨柳枝词」
白居易
一树春风千万枝,嫩于金色软于丝。
永丰西角荒园里,尽日无人属阿谁?
Explication du poème
Le contexte de création de ce poème est étroitement lié à l'état d'esprit de Bai Juyi dans ses dernières années et à une anecdote de la cour. Il a été composé pendant les années Huichang (841-846) du règne de l'empereur Wuzong des Tang, alors que Bai Juyi vivait ses vieux jours à Luoyang. Selon le Benshi shi de Meng Qi, un musicien de la cour interpréta un jour cette chanson. L'empereur Wuzong demanda alors où se trouvait le saule de Yongfeng et apprit qu'il était dans le quartier Yongfeng de Luoyang. Il ordonna aussitôt qu'on prélevât deux branches de ce saule pour les planter dans les jardins impériaux. Si cette histoire constitue une belle anecdote, elle met en relief, par contraste, le noyau de profonde compassion du poème lui-même. À cette époque, Bai Juyi, ayant traversé toutes les vicissitudes d'une carrière officielle, percevait depuis longtemps la véritable nature des affaires du monde. Prenant comme métaphore un saule luxuriant mais abandonné, il n'exprime pas seulement la mélancolie de sa propre situation tardive, mais condense aussi en ces vingt-huit caractères une réflexion universelle sur le destin des talents et des belles choses, faisant de ce poème un chant sans égal, à la description allégorique et au sens profond.
Premier distique : 一树春风千万枝,嫩于金色软于丝。
yī shù chūn fēng qiān wàn zhī, nèn yú jīn sè ruǎn yú sī.
Un arbre sous la brise de printemps, mille et dix mille rameaux,
Plus tendre que l'or leur fraîcheur, plus souple que la soie.
Le début, avec une passion débordante et un pinceau minutieux, décrit à l'extrême la vitalité et la beauté inégalables du saule dans la brise printanière. « Un arbre » (一树) et « mille et dix mille rameaux » (千万枝) forment un contraste numérique grandiose, esquissant l'image d'une profusion de brins de saule ondoyants, tels une cascade ou une brume. « La brise de printemps » (春风) est la source et la scène de toute cette vie. Le second vers utilise deux comparaisons ingénieuses : « Plus tendre que l'or » (嫩于金色) décrit la couleur des bourgeons naissants, non seulement jaunes comme l'or, mais plus gorgés d'eau, plus brillants de la fraîcheur de la vie que l'or lui-même ; « plus souple que la soie » (软于丝) décrit la texture des rameaux, non seulement fins comme la soie, mais plus flexibles, plus agiles à se balancer au gré du vent que la soie. Ces deux vers, des aspects visuel (couleur) et tactile (texture), portent à leur comble la jeunesse, la vitalité, la beauté délicate et la valeur précieuse du saule printanier, accumulant une force maximale pour le revirement radical qui suit.
Second distique : 永丰西角荒园里,尽日无人属阿谁?
yǒng fēng xī jiǎo huāng yuán lǐ, jìn rì wú rén shǔ ā shéi?
Dans l'angle nord-ouest de Yongfeng, au fond d'un jardin en friche,
Tout le jour, personne ; à qui peut-il bien appartenir ?
Les deux derniers vers opèrent un revirement soudain, avec un changement brutal de temps, d'espace et d'ambiance. « Dans l'angle nord-ouest de Yongfeng, au fond d'un jardin en friche » (永丰西角荒园里), avec un nom de lieu précis (« Yongfeng ») et une orientation reculée (« angle nord-ouest »), situe le saule dans un coin désolé et oublié. « Jardin en friche » (荒园) forme un cruel contraste avec « la brise de printemps » (春风) du premier distique : la brise de printemps est une faveur universelle, tandis que le jardin en friche est un abandon concret. La vitalité et la beauté infinies exaltées dans les deux premiers vers rencontrent ici l'absurdité de l'existence – elles sont sans admirateur, sans même que personne ne les connaisse. La question rhétorique, « à qui peut-il bien appartenir ? » (属阿谁), est l'âme de tout le poème. Ce n'est pas seulement une interrogation sur la propriété ou l'appartenance du saule, mais un questionnement ultime sur la valeur de son existence : à quoi sert la beauté d'une vie si merveilleuse si personne ne en est témoin, si personne ne la chérit ? Sa floraison et sa chute concernent-elles qui que ce soit ? Le pronom interrogatif familier « à qui » (阿谁) révèle, dans sa simplicité, un profond désarroi et une profonde compassion.
Appréciation globale
La puissance artistique de ce quatrain heptasyllabique provient de l'énorme tension interne et de l'écart émotionnel de sa structure. Le poème entier utilise la technique du contraste « exaltation extrême - dépression extrême » : les deux premiers vers sont une « exaltation » à son comble, utilisant les images les plus vives, les louanges les plus pleines, pour porter la beauté du saule à son apogée ; les deux derniers vers sont une « dépression » totale, utilisant le lieu le plus désolé, la situation la plus délaissée, pour le précipiter dans le vide de la valeur. Entre le début et la fin, il semble n'y avoir aucune transition, mais c'est précisément ce revirement soudain qui produit un effet esthétique saisissant. Le poète ne se contente pas simplement de « décrire d'abord le paysage, puis exprimer les sentiments » ; en construisant une contradiction aiguë entre une vie parfaite et une condition d'abandon, il guide le lecteur pour réfléchir à une proposition universelle qui transcende l'objet concret : dans le monde, combien de beautés se flétrissent en silence parce qu'elles sont en marge, inopportunes ou non reconnues ? Ce petit poème acquiert ainsi la qualité d'une fable ; sa signification peut s'étendre du saule aux talents, aux idéaux, au mérite, et à toutes les belles choses négligées.
Caractéristiques d'écriture
- Originalité des métaphores et comparaisons : « Plus tendre que l'or, plus souple que la soie » (嫩于金色软于丝) n'est pas une simple comparaison « comme l'or, comme la soie », mais « plus que… » (于), surpassant dans la comparaison. Cette métaphore du « surpasser » est plus expressive, soulignant que la beauté du saule transcende les objets les plus précieux du monde (l'or, la soie), appartenant à une beauté naturelle « qui ne peut être entièrement comparée ».
- Signification symbolique du cadre spatial : « L'angle nord-ouest de Yongfeng, au fond d'un jardin en friche » (永丰西角荒园里) n'est pas un endroit simplement reculé. « Yongfeng » est le nom d'un quartier de Luoyang, qui pourrait évoquer le sens de « prospérité éternelle », formant une ironie avec « jardin en friche » ; « angle nord-ouest » est le coin le moins remarqué. Cet espace à la fois concret et symbolique devient le microcosme de tous les lieux cachés à la vue dominante, oubliés par le monde florissant.
- Ouverture et force émotionnelle de la conclusion interrogative : Conclure par la question « à qui peut-il bien appartenir ? » (属阿谁), sans y répondre, laisse au lecteur un immense espace de mélancolie et de réflexion. Cette fin ouverte a plus de force qu'une indignation ou une tristesse explicite ; elle touche au désir profond de chacun d'« être vu », d'« appartenir », et à l'inquiétude latente face au « néant de la valeur ».
- Fusion du « style musique-bureau » et des aspirations lettrées : Yangliuzhi (杨柳枝) était à l'origine un thème de chanson populaire de la musique-bureau (乐府), au langage simple et vif. Bai Juyi, en créant sur ce thème, en a conservé les caractéristiques de fraîcheur et de fluidité, mais y a insufflé de profondes émotions sur la vie et des observations sociales, réalisant une fusion parfaite de la forme populaire et de la pensée lettrée, illustrant son style poétique constant de « compréhensible par une vieille femme » tout en étant riche de sens.
Éclairages
Ce poème révèle dans le langage le plus clair l'une des situations les plus douloureuses de la vie : l'isolement de la beauté et la suspension de sa valeur. Ce saule peut être un lettré au talent inemployé, un art non reconnu, une ressource abondante dans une région reculée, ou toute belle existence qui, à toute époque et pour diverses raisons, se trouve marginalisée mais s'efforce malgré tout de s'épanouir. La question de Bai Juyi, traversant le temps et l'espace, continue de nous interpeller : ne nous passionnons-nous que pour poursuivre la « lumière printanière » des lieux en vue, négligeant les paysages tout aussi, voire plus, touchants de « l'angle nord-ouest de Yongfeng » ?
Ce poème nous enseigne que la véritable appréciation et la véritable découverte nécessitent de porter activement notre regard vers les marges et les recoins, nécessitent des esprits attentifs pour poser la question « à qui peut-il bien appartenir ? ». Il appelle à une « vision » plus large, plus équitable. En même temps, pour l'individu se trouvant dans un « jardin en friche », ce poème peut apporter un réconfort : même « sans appartenir à personne », la vie peut posséder la richesse intérieure d'« un arbre sous la brise de printemps, mille et dix mille rameaux ». Sa beauté témoigne d'abord de sa propre existence, et ne dépend pas entièrement de la confirmation extérieure. C'est à la fois une critique des mécanismes de reconnaissance sociale et, peut-être, une affirmation tacite mais ferme de la valeur intrinsèque de l'individu.
À propos du poète

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).