Sans un mot, je serre mon oreiller.
Dans la chambre vide, à qui parler ?
Qui pourrait savoir pourquoi je reste au lit,
N’étant ni malade, ni assoupi ?
Poème chinois
「昼卧」
白居易
抱枕无言语,空房独悄然。
谁知尽日卧,非病亦非眠。
Explication du poème
Bien que le lieu et la date précise de composition de ce poème ne soient pas attestés, le silence absolu, la lassitude sans nom et le sentiment de détachement existentiel qui s'en dégagent en font vraisemblablement une œuvre de la maturité avancée de Bai Juyi, écrit après avoir pleinement éprouvé les vicissitudes du monde. Le poète devait alors être retiré à Luoyang, menant une vie de « retraite modérée » (中隐), entre fonction officielle et éloignement. Ce poème se dépouille de tout événement extérieur et de tout chagrin spécifique pour pointer directement l'état le plus authentique, et le plus déroutant, que révèle la vie une fois déchargée de son fardeau et dépouillée de sa splendeur – un état d'être pur, « ni malade ni endormi ». Ce n'est plus le chagrin printanier ou automnal, ni l'amertume d'un idéal inaccompli, mais une contemplation presque philosophique, un questionnement sur l'existence même de la vie.
Premier distique : « 抱枕无言语,空房独悄然。 »
Bào zhěn wú yányǔ, kōng fáng dú qiǎorán.
Serrant l'oreiller, sans une parole ;
Dans la chambre vide, seul, dans le silence.
Le début, d'un trait extrêmement sobre, esquisse un espace physique et psychologique absolument immobile et silencieux. Le geste de « serrer l'oreiller » (抱枕), ni couché ni assis, est une posture ambivalente, entre dépendance et vide, suggérant un relâchement et une impuissance du corps et de l'esprit. « Sans une parole » (无言语) signifie à la fois l'absence d'interlocuteur et, plus encore, un état d'aphasie intérieure, où toutes les pensées semblent figées. « La chambre vide » (空房) est l'amplification de l'espace et aussi le reflet de l'état d'âme ; « seul, dans le silence » (独悄然) renforce le caractère absolu et intime de ce silence. En dix caractères, se construit un champ de solitude où l'individu est enveloppé, accablé par le sentiment de sa propre existence.
Second distique : « 谁知尽日卧,非病亦非眠。 »
Shéi zhī jǐn rì wò, fēi bìng yì fēi mián.
Qui sait que, toute la journée couché,
Je ne suis ni malade, ni endormi.
Ce distique est l'œil du poème ; d'un ton paisible, il exprime un état de vie surprenant. « Toute la journée couché » (尽日卧) est la prolongation de l'action, étirant la scène instantanée du distique précédent en un mode d'existence quotidien, continu. Et la définition négative « ni malade, ni endormi » (非病亦非眠) dépouille complètement l'acte de « être couché » de ses raisons conventionnelles (besoin physiologique) et de son but (repos, récupération). Il nie à la fois la contrainte extérieure (la maladie) et l'intention intérieure (le sommeil), suspendant ainsi l'acte de « se coucher » en un état pur, sans cause ni effet, existant par et pour lui-même. C'est une « faille dans l'existence » : ni dans l'action positive (pas malade, donc pas besoin de convalescence), ni dans l'évitement passif (pas endormi, donc pas inconscient). C'est précisément dans ce vide « ni l'un ni l'autre » que le poète est confronté, nu, au substrat innommable, incompressible de la vie elle-même. Les mots « Qui sait » (谁知) laissent transparaître une légère mélancolie de l'incompréhension, mais révèlent davantage un calme d'auto-affirmation.
Appréciation globale
Ce quatrain pentasyllabique est un modèle de la façon dont Bai Juyi extrait la pensée existentielle des détails de la vie. La structure du poème est nette et précise : les deux premiers vers décrivent la scène et l'atmosphère statiques, les deux derniers révèlent la nature anormale de cet état. Il ne dépeint pas la souffrance, ni la tristesse, mais une expérience de vie plus essentielle, que l'homme moderne nommerait « lassitude » ou « vide existentiel ». Dans ses dernières années, après l'apaisement de sa passion politique et la stabilisation de sa vie, le poète ressentit plus vivement encore cet état originel, quelque peu désolé, d'« être » que révèle la vie une fois dépouillée de tous ses rôles sociaux et objectifs concrets. Tout le poème est comme une nature morte soigneusement composée, où le personnage est à la fois sujet et objet ; dans le silence absolu, la texture même de la vie – cette texture neutre, presque transparente, qui n'est ni douleur ni joie – est mise en relief.
Caractéristiques d'écriture
- Style minimaliste : Le poème ne compte que vingt caractères, sans mot superflu, sans ornement fleuri. Les seuls verbes sont « serrer » (抱) et « être couché » (卧) ; les seuls adjectifs sont « sans » (无), « vide » (空), « seul » (独) ; les noms aussi sont très ordinaires (oreiller, chambre, maladie, sommeil). Cette extrême simplicité de la langue s'accorde parfaitement avec le royaume de « vide » et de « silence » que le poème cherche à exprimer.
- Signification philosophique de la définition négative : « Ni malade, ni endormi » (非病亦非眠) est la clé pour comprendre le poème. Cette manière de se définir par la négation s'approche, logiquement, de la description d'un certain « état pur », semblable à la « suspension du jugement » (épochè) en philosophie. Elle permet à la poésie de transcender la situation concrète et d'acquérir une universalité métaphysique.
- Profondeur de la perspective introspective : Le poème adopte entièrement une perspective intérieure ; le poète est à la fois l'observateur et l'objet observé. Ce calme et cette précision dans l'auto-examen donnent à l'expérience intime une qualité qui peut être objectivement observée et analysée, révélant une haute conscience de soi.
- Force pénétrante de la création d'atmosphère : À travers la répétition de « sans une parole » (无言语) et de « seul, dans le silence » (独悄然), le poème réussit à créer une atmosphère de silence presque étouffant. Cette atmosphère est elle-même le véhicule de l'émotion et de la pensée, agissant directement sur les sens et l'esprit du lecteur.
Éclairages
Cette œuvre est comme une ancienne prophétie sur la condition spirituelle de l'homme moderne. Elle révèle l'état le plus authentique d'« ennui » et de « stagnation » que peut manifester la vie lorsque toutes les poursuites, l'agitation, et même la souffrance extérieures se retirent temporairement. Ce n'est pas une maladie, ni du repos, mais une « mi-temps » ou une « toile de fond » de l'existence. Avec une honnêteté frappante, Bai Juyi enregistre et affronte cet état.
L'enseignement de ce poème est particulièrement profond pour l'homme contemporain. Dans une culture qui célèbre l'« efficacité », le « rempli », le « positif », nous craignons et fuyons souvent tout moment vide qui serait « ni maladie ni sommeil ». Et Bai Juyi nous dit que l'intégralité de la vie inclut peut-être l'acceptation de cet état de « se tenir ainsi couché, sans but » (无事此静卧). Il n'est pas nécessairement négatif ; il peut être une nécessaire mise à zéro existentielle, le dépôt de soi de l'esprit après une action continue, une manière de renouer avec la source même de la vie.
Il nous encourage à ne pas chercher de raison utilitaire (maladie ou sommeil) à chaque moment où nous sommes « toute la journée couché ». Parfois, nous permettre de demeurer dans le « silence » qui est « ni l'un ni l'autre », sans jugement, est peut-être précisément le moment où nous rencontrons notre face la plus vraie, la plus paisible. Cette sérénité et ce goût pour les « temps morts » de la vie sont un précieux cadeau que la sagesse de Bai Juyi, vieillissant, nous offre, nous rappelant, dans l'agitation de l'existence, de garder le courage et l'aisance de « serrer parfois l'oreiller, sans une parole ».
Traducteur de poésie
Xu Yuanchong(许渊冲)
À propos du poète

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).