Est-ce une fleur, ou un bon cœur ?
Est-ce une brume, ou ce qui fume ?
Qui vient et s’enfuit à minuit,
Qui se dérobe à l’aube,
Qui vient comme un rêve à l’heure brève,
Qui va comme une nue inaperçue.
Poème chinois
「花非花」
白居易
花非花,雾非雾,夜半来,天明去。
来如春梦几多时?去似朝云无觅处。
Explication du poème
Ce poème fut composé à une date indéterminée, probablement durant la période de retraite de Bai Juyi à Luoyang, alors qu’il avait dépassé la soixantaine. Le poète, ayant traversé les vicissitudes d’une longue carrière officielle et expérimenté la perte de proches, était parvenu à un stade de maturité spirituelle où la contemplation des phénomènes éphémères et la méditation sur la nature de l’existence primaient. Cette pièce brève, qui semble échapper à toute catégorisation littéraire conventionnelle, est moins la description d’un objet ou d’un événement que l’expression poétique d’une expérience intuitive de l’impermanence. Elle cristallise la quintessence de la vision bouddhiste et taoïsante de Bai Juyi, où la beauté et le sens résident dans l’acceptation même de leur fugacité.
Premier quatrain : « 花非花,雾非雾,夜半来,天明去。 »
Huā fēi huā, wù fēi wù, yè bàn lái, tiān míng qù.
Ni fleur ni brume, elle vient au cœur de la nuit, s’en va aux lueurs de l’aube.
L’ouverture frappe par sa structure en négations paradoxales, qui suspend d’emblée toute identification rationnelle. « Ni fleur ni brume » (花非花,雾非雾) n’est pas un simple jeu de mots, mais une invitation à percevoir l’essence fuyante d’une réalité qui transcende les catégories habituelles. La fleur et la brume sont ici des archétypes de beauté évanescente, dont le poète conserve la qualité poétique tout en rejetant la solidité de la référence. « Elle vient au cœur de la nuit, s’en va aux lueurs de l’aube » (夜半来,天明去) inscrit cette présence insaisissable dans un cycle temporel liminal, entre sommeil et veille, ombre et lumière. Ce rythme d’apparition-disparition évoque les expériences les plus intimes et les plus incommunicables : le rêve, le souvenir, l’inspiration ou l’éveil spirituel.
Second quatrain : « 来如春梦几多时?去似朝云无觅处。 »
Lái rú chūn mèng jǐ duō shí? Qù sì zhāo yún wú mì chù.
Sa venue, rêve de printemps – combien d’instants ? Son départ, nuage du matin – nulle trace à chercher.
Le poète approfondit ici l’analogie par deux métaphores qui condensent l’essence de l’éphémère. « Rêve de printemps » (春梦) associe la douceur sensuelle et la brièveté cruelle ; « nuage du matin » (朝云) évoque la splendeur visuelle et la dissipation inéluctable. L’interrogation « combien d’instants ? » (几多时) n’attend pas de réponse chiffrée : elle est le soupir même de la conscience face à la précarité du beau. La chute, « nulle trace à chercher » (无觅处), sonne comme une constatation définitive, non pas résignée mais profondément lucide, qui rejoint la notion bouddhiste d’« absence de marque » (无迹) et l’idéal taoïste de « non-attachement ».
Appréciation globale
Le poème entier est comme une expérience subtile de flux de conscience. Il ne décrit pas de scène, ne raconte pas d'événement, mais présente directement le processus d'apparition et de disparition de « l'expérience esthétique » ou de « l'éclair de vie » lui-même. Le poème commence par une définition négative (ni fleur ni brume), se poursuit par la fixation d'un cadre spatio-temporel (vient à minuit, s'efface à l'aube), puis approfondit avec des métaphores expérientielles (comme un rêve de printemps, semblable à un nuage matinal), pour finalement aboutir à une interrogation sans réponse et un constat (combien de temps ? nulle part où chercher). La structure forme une boucle complète d'émotion et de réflexion, allant de l'« incertitude de ce que c'est », à la « clarté de son apparition », puis au « regret de sa brièveté », pour finalement « reconnaître son néant ». Il réussit à transformer une réalité psychologique intérieure, fugace et indicible, en un poème éternel suscitant une résonance universelle.
Caractéristiques d'écriture
- Chaine et sublimation des images : Les images du poème (fleur, brume, rêve de printemps, nuage matinal) forment une chaîne liée intérieurement. Elles ne sont pas énumérées au hasard, mais progressent de la « similarité visuelle vague » (fleur, brume) à l'« illusion brève de l'expérience globale » (rêve de printemps), puis se subliment en « dissipation totale des traces » (nuage matinal), avançant couche par couche vers le cœur du sujet.
- Poésie du langage paradoxal : « Ni fleur ni brume » est une expression typiquement paradoxale. Elle ouvre un espace poétique là où la logique se brise, forçant le lecteur à abandonner sa pensée habituelle de catégorisation pour toucher directement l'innommable.
- Unité suprême du rythme et de l'atmosphère : L'alternance de vers de trois et sept caractères crée un rythme fait de brièveté et de longueur, évoquant précisément le processus fluide de ces choses belles, surgissant soudain, s'attardant, pour finalement s'évanouir au loin. Le rythme du langage est lui-même porteur de sens.
- Ouverture thématique : Le poème entier est comme un miroir vide, ne présupposant aucune référence précise, pouvant ainsi contenir des milliers d'interprétations. Il peut s'agir de la remémoration d'un sentiment, de la description d'une inspiration soudaine, de la nostalgie des années de jeunesse, voire d'une métaphore profonde du caractère transitoire de tout existant (pour reprendre les termes de Heidegger). Cette ouverture est la source de son charme éternel.
Éclairages
Cette œuvre touche un recoin secret commun à l'âme humaine : la perception aiguë et la mélancolie profonde face à ces expériences d'une beauté absolue, mais qui ne peuvent être figées ni préservées. Elle nous dit que ce qu'il y a de plus profond et de plus émouvant dans la vie est souvent justement ces choses « ni fleur ni brume », qui ne peuvent être planifiées de façon utilitaire ni définies par la raison.
Dans la société moderne, qui vénère l'efficacité, recherche la certitude et la possession permanente, ce poème est comme un rappel rafraîchissant. Il nous invite à chérir ces moments d'inspiration, d'émotion pure ou de complicité spirituelle qui « viennent à minuit », même s'ils « s'effacent à l'aube ». Il nous enseigne qu'il n'est pas nécessaire de nous obstiner à chercher une « identité » certaine (est-ce une fleur ? est-ce la brume ?) et un « lieu » éternel pour toute beauté, mais plutôt d'apprendre, durant le peu de temps (« combien dure-t-il ? ») de leur apparition, à nous immerger totalement, et après leur disparition, à accepter le vide de ce « nulle part où chercher ». Cette appréciation de l'éphémère et cette sérénité face au néant sont peut-être une sagesse de vie supérieure. La valeur de ce petit poème réside précisément dans le fait qu'il confirme, sous la plus belle forme, la nature éphémère des choses les plus belles de la vie, et nous permet, dans la résonance, d'accomplir une préparation à la perte et une méditation sur l'être.
Traducteur de poésie
Xu Yuanchong(许渊冲)
À propos du poète

Bai Juyi (白居易), 772 - 846 après J.-C., est le poète le plus prolifique de la dynastie Tang, avec des poèmes dans les catégories des oracles satiriques, de l'oisiveté, du sentimentalisme et des rythmes divers, et le poète le plus influent après Li Bai Du Fu (李白杜甫).